Uber et l'argent d'Uber

L’introduction en Bourse d’Uber le 10 mai dernier est la plus importante IPO (Initial Public Offering) depuis Alibaba, la société chinoise qui a fait son entrée sur le NYSE il y a cinq ans. Uber est également active dans notre pays à une échelle réduite en tant que plate-forme de taxi et de livraison de repas à domicile pour le compte de restaurants. Mais de quoi s’occupe par ailleurs cette société originaire de la Silicon Valley? Et l’action présente-t-elle un intérêt pour les investisseurs?

Wim De Preter, Thomas Segers et Thomas Roelens | 8 mai 2019

Quelles sont les activités d’Uber?

Uber est surtout connue en tant qu’exploitant d’une plate-forme en ligne où il est possible de réserver, pour un prix raisonnable, une voiture avec chauffeur pour de courts trajets. En Belgique, vous avez peut-être aussi rencontré ses coursiers (cyclistes et motards) qui livrent des repas à domicile pour des restaurants. Mais la marque Uber comprend aussi de nombreux autres services et sous-marques qui ne sont parfois déployés que localement ou temporairement. Pour la société c’est aussi une façon d’expérimenter toutes sortes de marchés et de voir ce qui fonctionne ou pas. Il s’agit parfois de simples collaborations commerciales avec des entreprises existantes, comme des sociétés de location de bateaux ou d’hélicoptères. Dans d’autres cas, Uber achète des entreprises déjà actives dans un marché de niche (comme JUMP Bikes, aux côtés de la marque maison Uber Bike). Les expériences les plus remarquables sont celles qui tournent autour des nouvelles technologies comme les voitures autonomes ou les taxis aériens.

Sur les traces de Facebook?

L’introduction en Bourse d’Uber est la nième démonstration de l’émergence hyper rapide des sociétés technologiques dans l’économie et le monde financier. En moins d’une décennie, le groupe est passé du statut de start-up à celui d’entreprise mondiale pesant des dizaines de milliards de dollars. Selon le prix de souscription final et le nombre d’actions vendues, sa valorisation pourrait atteindre 84 milliards de dollars, et peut-être davantage si le cours décolle lors des premières journées de cotation. Uber ne pourra pas rivaliser avec le parcours de Facebook, mais a grandi beaucoup plus rapidement que d’autres entreprises technologiques connues, comme Airbnb, Snap ou son concurrent Lyft.

EVOLUTION DES ENTREPRISES TECHNOLOGIQUES DEPUIS LEUR CREATION

Valorisation par an depuis leur création, en milliards de dollars

Source: Craft.co, The Wall Street Journal, Stanford Venture Capital Initiative

Levées de capitaux connues

La croissance fulgurante d’Uber a été rendue possible grâce à un flux ininterrompu d’injections de capitaux provenant d’investisseurs de la Silicon Valley et d’ailleurs. Avec son entrée en Bourse, Uber augmentera ses moyens financiers grâce à la vente au grand public de 180 millions de nouvelles actions. Par ailleurs, un maximum de 27 millions d’actions pourront être mises en vente par les actionnaires existants. A un prix de souscription qui devrait se situer entre 44 et 50 dollars, Uber peut espérer lever entre 7,9 et 9 milliards de dollars de capitaux frais. Après l’opération, le capital d’Uber se composera de 1,677 milliard d’actions.

CROISSANCE D’UBER

Valorisation par levée de capitaux

Uber Legende

Source: Craft.co, The Wall Street Journal, Sharespost, Stanford Venture Capital Initiative

Qui sont les actionnaires d’Uber?

Ce fut longtemps un secret bien gardé, mais la réponse se trouve clairement dans le prospectus. Le groupe technologique japonais Softbank est le principal actionnaire, et le restera après l’IPO, avec une participation de près de 13%. Il est suivi par Travis Kalanick, le fondateur et ancien CEO qui a quitté l’entreprise en 2017 suite au climat agressif qui y régnait et la révélation de cas de harcèlement sexuel. Découvrez les autres actionnaires dans le graphique ci-dessous

STRUCTURE DU CAPITAL AVANT ET APRES L’IPO

Structure du capital avant l’IPO

Structure du capital après l’IPO

Source: Prospectus

Croissance externe (encore limitée)

Uber n’est pas devenue une licorne via des acquisitions, comme c’est le cas de plusieurs entreprises en forte croissance. Ses acquisitions ont été jusqu’ici plutôt modestes en termes de taille, et très ciblées, c’est-à-dire essentiellement axées sur les logiciels dans le but de renforcer ses algorithmes. Pendant toute l’année 2018, à peine 64 millions de dollars ont été consacrés à des acquisitions. Le récent rachat de la plate-forme de taxi Careem, à Dubaï, a été la première véritable grande transaction. L’entreprise indique qu’elle n’exclut pas d’utiliser les fonds de l’IPO pour financer de nouvelles acquisitions, mais précise qu’aucun dossier n’est actuellement en cours d’examen.

CROISSANCE D’UBER

Acquisitions depuis sa création

Acquisitions Participations minoritaires

Source: Crunchbase.com, prospectus, De Tijd

90 millions

C’est le nombre d’utilisateurs ayant en moyenne utilisé une fois par mois le service de taxi ou de livraison de repas via Uber Eats

La croissance d’Uber au cours des dernières années s’explique surtout par l’augmentation du nombre de nouveaux clients. Toutefois, la fréquence d’utilisation de la plate-forme augmente moins et semble même se stabiliser. L’augmentation de cette fréquence d’utilisation est un point d’attention pour Uber. Une croissance qui se limite à la conquête de nouveaux marchés et à l’acquisition de nouveaux clients coûte cher (coûts élevés de marketing, d’administration, etc.).

Résultats d’exploitation

Uber peut-il être rentable s’il se concentre entièrement sur ses activités actuelles dans le transport et la livraison de repas ? La réponse à cette question est « oui » depuis fin 2017. L’an dernier, l’entreprise a engrangé une marge bénéficiaire de plus de 9% sur ces activités. Cette moyenne cache cependant une tendance baissière des résultats trimestriels : alors que la marge atteint un record de 18% au premier trimestre, elle s’est retrouvée dans le rouge (-3%) pendant les trois derniers mois de 2018. Et les choses ne devraient pas changer «à court terme», a mis en garde Uber. Selon le management, ce recul s’explique par l’augmentation de la concurrence sur le marché du taxi et par les investissements importants dans le développement d’Uber Eats. En résumé : les actionnaires devront se montrer patients car la distribution d’un dividende n’est pas pour demain.

MONTANTS EN MILLIONS DE DOLLARS

*Recettes brutes y compris impôts et coûts, hors pourboires

** Partie du chiffre d’affaires comptabilisée par Uber

*** Bénéfice issu des activités de base, hors frais d’exploitation et de R&D

Source: Prospectus

DONNEES COMPTABLES

Si nous examinons le compte de résultat « officiel » sur la base des normes comptables américaines (GAAP), Uber apparaît déficitaire sur tous les plans. L’entreprise dépense plus qu’elle n’engrange, les principaux centres de coûts étant la vente et le marketing. L’apparition en 2018 d’un peu moins de 1 milliard de dollars de bénéfice net s’explique en grande partie par la plus-value de 3,2 milliards réalisée sur la vente d’activités en Russie et en Asie du Sud-Est, et la revalorisation de près de 2 milliards de dollars de sa participation dans la plate-forme de taxi chinoise Didi.

MONTANTS EN MILLIONS DE DOLLARS

Source: Prospectus

CONCURRENCE

En plus de nombreux litiges, Uber doit également faire face à des concurrents locaux. L’Inde est par exemple un marché très difficile à cause de la présence dominante de la plate-forme locale Ola.

PRINCIPAUX CONCURRENTS (CHIFFRES 2017)

ENTREPRISE

MARCHES

NOMBRE DE CHAUFFEURS

NOMBRE D’UTILISATEURS

Source: businessofapps.com, Wikipedia

Présent et attaqué partout dans le monde

Uber est actuellement actif dans 825 villes réparties dans 63 pays. La Chine et la Russie représentent des trous noirs sur la carte du monde, vu que l’entreprise américaine a cédé ses activités à deux acteurs locaux dans lesquels elle détient une participation minoritaire. Par ailleurs, six pays sont considérés comme «prioritaires» par Uber : l’Argentine, l’Allemagne, l’Italie, le Japon, la Corée du Sud et l’Espagne. Des pays à potentiel élevé, mais où la croissance est actuellement freinée par les législations nationales. Dans de nombreux pays, Uber est impliqué dans des procédures juridiques avec le secteur local des taxis, les pouvoirs publics et le fisc. Nous avons repris sur la carte une sélection de dossiers de plaintes importants. La plupart des litiges portent sur le statut de «faux indépendants» sous lequel les chauffeurs d’Uber sont obligés de travailler, et sur la question de savoir si Uber respecte ou non les législations locales sur les taxis. Ceux qui investissent dans Uber doivent être conscients de l’issue potentiellement négative de ces plaintes en justice.

VILLES OU UBER EST ACTIF ET/OU FAIT FACE A DES PROBLEMES JURIDIQUES

Source: Uber