La greffe totale de tête, bientôt une réalité?

La greffe totale de tête, bientôt une réalité?

Greffer la tête d’un patient sur le corps d’un donneur mort? C’est le projet, assez effroyable, de Sergio Canavero, neurochirurgien italien. Un patient est prêt à tenter l’expérience.

Par Silvia Benedetti et Rafal Naczyk

Programmation : Raphael Cockx - Edition : Nicolas Becquet

Le 14 mars 1970, en pleine Guerre froide, l’incroyable expérience du docteur Robert White avait été étouffée par l’horreur qu’elle suscitait. Au bout d’une opération de plusieurs heures, le neurologue américain était parvenu à transplanter la tête d’un singe Rhésus sur le corps d’un autre. La créature avait gardé tous ses sens: l’odorat, l’ouïe, le goût, la vue… Pourtant, elle n’a eu qu’un geste pour remercier son «créateur»: une morsure au doigt. De quoi rappeler, à Robert White, que s’il avait franchi une étape décisive dans la chirurgie moderne, son succès restait limité. Sans usage de ses membres, étrangère dans un corps étranger, et incapable de respirer sans assistance médicale, la chimère n’a survécu que 36 heures, dont trois éveillées. White – surnommé «Dr Butcher» par les militants de la cause animale – était incapable de réparer les nerfs endommagés par la section de la moelle épinière.

Le célèbre directeur de la Case Western Reserve University à Cleveland, dans l’Ohio, était pourtant persuadé que la procédure – qu’il nommait «transplantation totale du corps» – allait pouvoir bénéficier à des milliers de personnes en chaise roulante, dont le célèbre cosmologue Stephen Hawking. «Ce que j’ai accompli deviendra une réalité chirurgicale pour l’homme au début du XXIe siècle», avait-il prédit. Depuis, ses augures sont restés lettres mortes. Ou presque. Rêvant aussi d’immortalité, d’autres scientifiques ont voulu poursuivre les expérimentations du docteur White, jouant très vite aux demi-dieux, et tentant les expériences les plus folles. White, lui-même, tenta de perfectionner ses opérations. À tel point qu’en 2001, soit neuf ans avant sa mort, il réussit la greffe d’un cerveau de singe dans la tête d’un congénère, suscitant, à nouveau, effroi et controverses.

Cinquante ans avant les expériences de Robert White, le Russe Sergei Brukhonenko était parvenu à garder en vie des têtes de chiens décapités.

Mais le problème demeure: sans pouvoir ressouder les connexions nerveuses de la moelle, la vie s’arrête en dessous du cou. Désormais, le cœur, le pancréas, le foie, les poumons, les intestins, la peau, les cornées et les tendons peuvent changer de corps sous les doigts habiles des chirurgiens, tout se transplante, à l’exception notable de la tête. Depuis, la théorie a davantage intéressé les auteurs de science-fiction ou de films gore que les chercheurs. Jusqu’en 2013, quand le neurochirurgien turinois Sergio Canavero, connu pour avoir extrait une patiente d’un long coma végétatif, a dévoilé un protocole détaillant la technique pour «fusionner» la moelle épinière d’un corps décapité à la tête d’un individu. Ce projet dingue, publié dans la revue américaine «Surgery Neurological International», lui a aussitôt valu un buzz international. Sans pincettes, la revue scientifique estime que ce projet «permettra l’épanouissement d’un nouveau secteur médical». Un optimisme que ne partagent pas tous les experts du domaine.

«Sur le plan médical, nous sommes prêts: la greffe de tête sera possible dans deux ans», affirme, serein, le Dr Sergio Canavero. Dans la bibliothèque de son immense appartement, à Turin, le mur est placardé de diplômes et de références médicales. Tout est ordonné, minutieusement aligné, presque à l’extrême. Bien que contesté par la communauté scientifique, et régulièrement traité de fou, le directeur de l’Advanced Neuromodulation Group de Turin paraît sûr de son coup: «Cela fait trente ans que j’étudie cette possibilité, d’un point de vue scientifique et technique. Je dirais qu’on a 95% de chances que la greffe soit un succès», affirme-t-il en souriant. Avec son regard bleu glacé, qui scrute au-delà des choses et des gens, cet ascète au corps sec – il pratique le sport et la méditation – dégage la sérénité d’un «mystique sans religion». Mais, à l’intérieur, Canavero est un volcan d’idées. Surtout, le neurochirurgien est bien décidé à présenter sa technique à l’occasion du prochain congrès de l’Académie américaine de chirurgie neurologique à Annapolis, les 12 et 13 juin 2015. À cette occasion, il promet de grandes révélations: «Je dispose de plus de possibilités de réussite que Neil Armstrong avant qu’il n’atteigne la Lune», lâche-t-il, sans fausse modestie.

Sergio Canavero | TEDxVerona, mars 2015
L'opération'

Une opération pharaonique

Appelé «Heaven» («head anastomosis venture project with spinal linkage»), le protocole médical est simple: le docteur aura besoin de la tête, saine, d’un «receveur» et du corps d’un donneur. De la même corpulence et du même sexe. En état de mort cérébrale. Avant de passer à l’acte, deux équipes chirurgicales travaillent en parallèle. La première refroidit la tête du receveur, pour ralentir le métabolisme du cerveau pendant le laps de temps où il ne sera plus irrigué. Sur le cou, on dégage les muscles et les vaisseaux sanguins, la trachée et l’œsophage. On conserve la thyroïde. La seconde équipe prépare le cou du donneur, mais de l’autre côté de l’incision. Dernière étape: les deux groupes de chirurgiens sectionnent simultanément les moelles épinières. La tête du receveur est alors placée dans ce que les spécialistes de l’hypothermie qualifient d’«état de mort contrôlé».

Pour illustrer l’intervention, assez simple dans son principe, Sergio Canavero coupe en deux une banane. Dans un des deux morceaux de la banane qu’il vient de trancher, il enfile une poignée de spaghettis (crus, et donc rigides) qui représentent les vaisseaux, les fibres musculaires et les nerfs. «Si on peut reconnecter vaisseaux, muscles et nerfs sur une jambe ou un poignet, on peut le faire au niveau du cou.»

Reste l’épineuse question de la moelle épinière. Dans son étude, Sergio Canavero assure qu’une moelle épinière tranchée net par un instrument chirurgical peut se réparer assez aisément, pourvu qu’on trempe les extrémités sectionnées dans un mélange de deux polymères, le polyéthylène glycol (PEG) et le chitosane. Ces produits sont, en effet, capables d’activer une sorte de fusion-réparation des cellules nerveuses endommagées, comme l’ont montré des expériences réalisées sur des cochons d’Inde et des chiens, menées dans l’Indiana et au Texas. «J’ai beaucoup écrit à ce sujet, glisse-t-il, les bras levés au ciel. Lors d’une greffe de la tête, il n’est pas nécessaire de relier 100% des fibres coupées mais juste 10, 15% de ces dernières. Et il n’est même pas nécessaire qu’elles soient alignées.»

Mais, malgré cette «colle biologique», la logistique de l’opération reste colossale. Tout d’abord, Canavero doit réunir deux équipes chirurgicales, censées opérer au même endroit, en tandem, deux corps différents. «Il me faut des chirurgiens, des orthopédistes, des ORL, des anesthésistes, des infirmiers, des immunologues, des psychiatres…», explique l’Italien. Une fois la tête coupée, les vaisseaux sanguins doivent être branchés temporairement à l’aide de petits tubes. Ensuite, les deux moelles épinières doivent être sectionnées avec une précision extrême, au micron près. Ce n’est qu’à ce moment-là que les deux équipes peuvent échanger les têtes et procéder à la transplantation.

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L’opération, si elle se réalise, devrait durer 36 heures et une équipe de 150 spécialistes devraient se relayer en permanence. «Il faut atteindre une parfaite coordination des deux équipes qui, pour procéder à la greffe, vont travailler simultanément pendant un jour et demi», confie Canavero. «Il s’agit, en effet, de deux interventions synchronisées sur deux corps distincts.» Après cette intervention radicale, le receveur devra être plongé dans un coma artificiel pendant un mois, afin d’immobiliser les muscles de son cou, et de régénérer ses liaisons nerveuses, par le biais d’électrodes. Si tout se passe bien, la greffe lui permettrait de parler avec sa propre voix et de bouger. Ce n’est qu’après un an de physiothérapie qu’il pourra, peut-être, enfin se lever.

Quant au risque de rejet, le chercheur turinois est catégorique: «Le seul rejet à redouter est d’ordre psychologique. Mais j’y ai pensé. Pour faire accepter au patient son nouveau corps, il portera, avant l’opération, pendant six mois, des lunettes qui, virtuellement, lui feront percevoir sa tête placée sur un autre corps que le sien.» Le coût de l’opération, lui, est estimé à 10 millions d’euros.




Valery Spiridonov

Un premier patient russe

Valery Spiridonov

Derrière les vitres de son appartement, le soleil s’allonge comme une femme fatiguée. Turin déplie sa couche et les Vespa couvrent les ruelles de leur ronronnement incessant. Au milieu des livres qui inondent son bureau, Sergio Canavero paraît bien seul. Sans la moindre assistante pour l’épauler. Mais malgré d’incessants coups de téléphone, le chirurgien reprend ses explications du tac au tac, animé d’une énergie vitale, d’une foi inébranlable dans le pouvoir de la science. Il estime vouloir venir en aide aussi bien aux patients tétraplégiques qu’à ceux dont le corps est ravagé par des maladies orphelines ou incurables, et certaines formes de cancer. «J’ai déjà une cinquantaine de candidats atteints de dystrophie musculaire, de tétraplégie ou encore des transsexuels.» Mais, pour cette «première mondiale», l’Italien a choisi Valery Spiridonov, un Russe de 30 ans atteint de la maladie de Werdnig-Hoffman. Les muscles atrophiés par la maladie, ce premier candidat à subir une greffe de tête vit un enfer: cloué dans un fauteuil roulant depuis son plus jeune âge, il n’a jamais pu marcher. Pire. Son traumatisme, proche de la maladie de Charcot, ne lui laisse que peu d’espérance de vie. Deux à trois ans, au-delà de la trentaine, qu’il a déjà dépassée.

Si la vision de Canavero paraît choquante, voire improbable, elle n’est pas totalement extravagante d’un point de vue chirurgical. De nombreux experts essaient de perfectionner la réparation de la moelle épinière. Dans un article, la revue «New Scientist» révèle que la Harbin Medical University, en Chine, travaille sur le même protocole que Sergio Canavero. L’année dernière, ses chercheurs ont réussi à ressouder les nerfs de deux souris, affirmant que leur «technique allait révolutionner des décennies d’expérimentations animales et pourrait potentiellement sauver des millions de vies.» En fin d’année dernière, un patient, blessé à la moelle, est parvenu à retrouver certains mouvements, grâce à une technique pionnière initiée par des chercheurs de l’University College London. Leur tour de passe-passe? Implanter des cellules nasales capables de croître autour de la moelle épinière. Les médecins espèrent que les cellules souches du patient – dérivées de son propre tissu cellulaire – commenceront à se transformer spontanément en cellules de moelle épinière.

Seulement, les chances de survie offertes par le projet de Canavero paraissent quasi nulles. D’abord, l’opération devrait obtenir le feu vert d’un comité d’éthique, sous peine d’être assimilée à un pur assassinat. Car l’article présenté par le neurochirurgien ne présente aucun détail sur la neurostimulation nécessaire pour que le tronc cérébral et la moelle épinière du donneur puissent recommuniquer un jour. Or, sans cela, il est impossible que la personne puisse remarcher.

« Je ne dépendrai plus des autres »


Valery Spiridonov, 30 ans, de nationalité russeValery SpiridonovValery Spiridonov, 30 ans, de nationalité russe, est le premier patient volontaire pour une greffe complète du corps. Atteint de la maladie de Werdnig-Hoffman, qui atrophie ses muscles et le force à rester dans un fauteuil roulant depuis son plus jeune âge, il se dit condamné s’il ne tente pas l’opération.

Pourquoi voulez-vous être le premier patient du docteur Sergio Canavero?

Quand j’ai entendu parler du projet du docteur Canavero, j’ai tout de suite pensé que cela aurait été une opportunité incroyable de pouvoir y participer. Il s’agit d’une découverte scientifique réelle, attendue et demandée par des centaines de milliers de malades. C’est une vraie innovation, une nouvelle frontière, pas le énième caprice de quelqu’un qui veut jouer avec la technologie.


Vous êtes donc optimiste et confiant?

Je crois que ce projet est à même de changer radicalement et de façon positive l’existence pour des personnes comme moi. Ça aura d’immenses conséquences sur la société. Les malades comme moi ne seront plus impuissants dans leur quotidien. Je ne dépendrai plus des autres. Cette greffe me donnera du bonheur et une vraie vie. Je suis russe et je crois aux progrès révolutionnaires au nom de la science et de la technologie.


Vous n’avez pas peur?

Bien évidemment, j’ai très peur! Tous ceux qui s’apprêtent à découvrir des terres inexplorées ont peur. Mais c’est la seule façon d’avancer.


Malgré votre handicap, vous êtes un artiste?

Oui, j’arrive à bouger mes mains et je réalise des œuvres en trois dimensions, depuis 12 ans.


Que feriez-vous avec votre nouveau corps?

Je pense que mon nouveau corps, après la greffe, représenterait surtout un espoir pour des malades qui, comme moi, souffrent d’une pathologie incurable. On ouvrirait les portes vers un univers complètement nouveau. En me portant volontaire pour la greffe, j’aiderais les médecins dans leurs efforts de recherche. Et j’espère aussi pouvoir commencer à mener une vie normale, sans les limites et la dépendance que je connais aujourd’hui.

Propos recueillis par Silvia Benedetti


Valery Spiridonov

Un cauchemar programmé

Interrogés, les scientifiques restent très critiques face au protocole technique du Dr Canavero. Le professeur Jerry Silver, un ancien collègue de Robert White au Case Western Reserve University dans l’Ohio a dénoncé le projet comme étant «barbare». Le professeur pointe l’incapacité technique pour la médecine contemporaine à réparer les blessures de la moelle épinière. «Il est impossible de recoller la jonction entre la moelle épinière et le bulbe rachidien, qui commande la respiration, la tension artérielle, le cœur. Or une transplantation de la tête, qui nécessite le sectionnement des deux artères et de l’amas de nerfs que constitue la moelle, induirait qu’on puisse reconnecter des millions de fibres nerveuses au tronc cérébral. Ce n’est pas comme si on devait suturer une dizaine de câbles», explique Jacques Brotchi, professeur émérite de neurochirurgie à l’ULB, spécialiste de classe mondiale des transplantations de la moelle.

Pour Robert F. Spetzler, un des plus grands noms de la neurochirurgie américaine, directeur du Barrow Neurological Institute à Phoenix, dans l’Arizona, et également ancien collègue de Robert White, l’obstacle n’est pas tant technique que thérapeutique.

«D’un point de vue chirurgical, il n’y a aucun obstacle à transplanter la tête d’une personne sur le corps d’une autre, si ce n’est qu’actuellement, il est impossible de redonner une fonction significative en dessous du cou», confie Robert F. Spetzler. «En d’autres termes, lorsque la moelle épinière est coupée, la médecine ne dispose pas des moyens pour régénérer l’usage des mains ou des jambes ou pour contrôler les intestins et la vessie.» Et d’insister: «Si le seul but était de garder un cerveau fonctionnel en vie pour le transplanter dans un autre organisme, ce serait techniquement possible. Mais il est difficile d’imaginer une existence significative pour le patient. Il devrait accepter d’être tétraplégique complet de haut niveau, et de vivre toute sa vie sous assistance respiratoire, puisqu’après une section de la moelle, le contrôle des poumons ne serait plus relié au cerveau.»

Le flux continu de sang dans le cerveau permet à la tête de bouger les muscles faciaux, au nez de sentir et aux yeux de cligner. Mais les neurones ne supportent pas le temps d’ischémie froide, c’est-à-dire la période séparant le prélèvement de l’organe de sa revascularisation chez le receveur. Et Jacques Brotchi d’insister: «Toutes les tentatives de transplantation sur des animaux – des singes et des souris – ont résulté en une paralysie totale.» Et une mort, en quelques jours, de l’animal.

Assis dans son fauteuil, le regard impassible, Sergio Canavero, balaie pourtant la critique d’un mouvement de bras. «Je suis contre l’expérimentation animale. Je voudrais donc commencer par des essais sur des patients humains dans un état de mort cérébrale, dont les organes vont être prélevés. Ensuite, je passerai à un patient vivant», confie-t-il.

Autre obstacle: le rejet du greffon. Le protocole du chirurgien italien n’évoque aucune technique pour éviter ce risque majeur. Or, s’il est parfois possible de garder en vie un patient à qui on doit d’urgence retirer un organe greffé, c’est tout à fait impossible dans le cas d’un corps greffé sur une tête. Pour éviter le rejet du greffon, il faudrait des médicaments extrêmement forts, ce qui mettrait en péril la survie du patient et, à terme, la qualité de sa vie. «L’histoire des transplantations est remplie de cas où les patients ne font pas forcément un rejet physique, mais psychologique de leur nouvel organe. S’ils sont heureux de survivre, d’aucuns acceptent mal la personnalité de leur greffon», explique Jacques Brotchi. «Mais les nouveaux traitements immunosuppresseurs en font un problème soluble, nuance toutefois Robert F. Spetzler. Certainement pour le court terme.»

7 faits polémiques sur l’opération

1. Valery Spiridonov ne pourra pas choisir son nouveau corps

Selon toute vraisemblance, le corps proviendra soit d’un homme en état de mort cérébrale soit d’un condamné à mort. Le seul souhait du candidat est que le donneur soit de sexe masculin et que son corps soit plus sain que le sien. SUIVANT >

2. Une transplantation de 36 heures et 150 spécialistes mobilisés

«Il faut atteindre une parfaite coordination de deux équipes de professionnels, car il s’agit de deux interventions synchronisées sur deux corps distincts», explique Sergio Canavero. SUIVANT >

3. Spiridonov devra être plongé dans un coma artificiel pendant un mois

C’est le temps nécessaire pour immobiliser les muscles de son cou et régénérer ses liaisons nerveuses, par le biais d’électrodes. Ce n’est qu’après un an de physiothérapie qu’il pourra, peut-être, enfin se lever. SUIVANT >

4. En cas de succès, les enfants de Spiridonov hériteront des gènes du donneur

La question de l’identité de la «chimère» est un vrai cas d’éthique. Celle de sa descendance éventuelle l’est encore plus. Mais les chercheurs supposent qu’ils hériteront davantage des gènes du corps que de la tête. SUIVANT >

5. L’opération devrait coûter 10 millions d’euros

Sergio Canavero cherche toujours des fonds. Sans aucun soutien étatique. «Au début, seuls les malades très riches pourront, le cas échéant, se permettre le luxe d’une telle intervention», confie Sergio Canavero. «Mais j’essaie de rendre ce processus le plus démocratique possible en consacrant tous les gains des ventes de mon livre ‘Head Transplantation: and the Quest for Immortality’ à la réalisation de ce projet et à son éventuelle diffusion.» SUIVANT >

6. Spiridonov et Canavero ne se sont jamais rencontrés

Jusqu’à présent, ils n’ont eu que quelques contacts par Skype. Et doivent se rencontrer, pour la première fois, à l’occasion du prochain congrès de l'Académie américaine de chirurgie neurologique à Annapolis, les 12 et 13 juin 2015. Spiridonov avoue avoir été le premier à initier le dialogue, après avoir lu une interview du chirurgien italien. Mais il n’a jamais envoyé ses détails médicaux. SUIVANT >

7. A terme, le Dr Canazvero vise l'immortalité du corps humain

« Le XXIe siècle sera le témoin de la plus grande révolution de l’humanité, celle de l’allongement de la vie», confie-t-il à L’Echo. « C’est un processus qu’on ne peut pas arrêter. L’homme est appelé à aller contre la nature. Pourquoi devons-nous tomber malades, vieillir et mourir? La greffe de la tête sera le premier pas vers l’immortalité. Il faut commencer à se préparer d’un point de vue éthique, psychologique et légal.»

Un mur éthique

Si, en Belgique et ailleurs en Europe, aucun conseil éthique ni ordre des médecins n’accepte de pratiquer une opération expérimentale sur un homme vivant, Canavero ne désespère pas. Et il lorgne, déjà, d’autres États moins regardants. «C’est la peur qui nous bloque. Mon pays en est la preuve. Les grands Italiens travaillent souvent à l’étranger», souligne le neurochirurgien. «Je vais probablement faire ma première greffe aux États-Unis, s’ils veulent de moi, ou en Chine. Cela fait quatre ans que j’apprends le chinois pour me préparer.» En attendant, quelques dizaines d’Américains reposent aujourd’hui dans des réservoirs d’azote liquide, maintenus à une température de - 96 degrés Celsius. Au moins en partie: ils ont confié leur tête (pour 80.000 dollars) ou la moitié supérieure de leur corps (150.000 dollars) à des instituts spécialisés comme Alcor ou le Cryonics Institute. Leur pari: que les progrès de la médecine et de la science soient tels qu’on puisse un jour leur redonner vie.

tête

« Que sera cette créature?»

Sans précédent, l’opération donnera naissance à une chimère à l’identité trouble. Le patient pourrait expérimenter un état plus terrible que la mort.

Aucune loi de bioéthique n’ayant prévu une telle greffe, le projet de Sergio Canavero crée un nouveau territoire éthique, notamment en termes d’identité et de bien-être psychologique du destinataire.

«Qui sera cette créature: aura-t-elle l’identité de la tête ou du donneur? Et en cas de descendance, de qui seraient donc les enfants? Parce que, jusqu’à preuve du contraire, les gamètes ne sont pas fabriqués dans la tête…», interpelle Jacques Brotchi. Si l’opération voyait naître une chimère hybride, sa personnalité pourrait également être affectée. «Il s’agira effectivement d’un individu différent, ne serait-ce qu’en raison de la nouvelle flore intestinale et des nouvelles bactéries qui influencent l’humeur et la personnalité d’une personne», concède Sergio Canavero. «De même, le nouveau cœur, organe très complexe, va influencer le patient. Il y a certainement encore une partie d’obscurité dans ce projet, qui ne doit cependant pas nous freiner.»

Donner une tête saine à des malades d’Alzheimer

Mais il y a pire. Selon ses déclarations, Sergio Canavero envisage déjà d’effectuer l’exercice inverse. Après avoir donné un corps à un handicapé privé de ses mouvements, il donnerait une «tête saine» à des malades d’Alzheimer. «Vous vous rendez compte des troubles sur le plan de la personnalité, certains diront de l’âme? Ce projet me fait malheureusement penser aux expérimentations atroces de Mengele, pendant la Seconde Guerre mondiale», torpille le neurochirurgien belge. «On est dans l’inconnu. Et le patient pourrait expérimenter un état plus terrible que la mort.»

Certains médecins soutiennent, en effet, que la fusion d’une tête avec un corps séparé pourrait entraîner un degré de folie jamais expérimenté jusqu’à présent. «Certes, les considérations éthiques sont énormes et les défis psychologiques seraient importants», accorde Robert F. Spetzler. «Cependant, je ne crois pas que la folie soit une issue nécessaire, compte tenu de la façon dont les patients et la société ont accepté toutes sortes de greffes des yeux, des reins, du foie, jusqu’à présent.» Sergio Canavero, quant à lui, affirme vouloir préparer le patient à sa nouvelle condition, en utilisant la réalité virtuelle pour qu’il s’acclimate à son nouveau corps. «Une équipe de psychologues et de psychiatres va le soutenir avant, pendant et après la greffe», affirme le médecin.

Médecine de luxe

Reste le coût de l’opération: 10 millions d’euros. Sans subsides publics, dépourvu de fonds de recherche, le projet laisse planer le soupçon d’une «médecine de luxe», excluant les moins nantis. «Au début, seuls les malades très riches pourront, le cas échéant, se permettre une telle intervention. Mais j’essaie de rendre ce processus le plus démocratique possible», plaide Sergio Canavero, «en consacrant tous les gains des ventes de mon livre ‘Head Transplantation: and the Quest for Immortality’à la réalisation et à la diffusion de ce projet.»

De quoi indigner, encore plus, la communauté scientifique: «Quand je réalise une greffe de moelle épinière, aucun de mes patients ne reçoit jamais de facture. C’est une opération qui n’a pas de prix. D’autant plus que les coûts sont toujours couverts par des fonds de recherche», explique Jacques Brotchi. «Alors, certes, un médecin doit aussi pouvoir gagner sa vie en travaillant. Mais la somme avancée par ce docteur italien n’est pas seulement méprisante envers le patient, mais envers toute la profession.» Pour le neurochirurgien de classe mondiale, ce type d’annonce est «de l’escroquerie et une exploitation du malheur des handicapés. Et donner de l’espoir à un patient, alors qu’il n’y a pas de solution, c’est criminel.»

L’argument de la première transplantation cardiaque

À la veille du congrès de l’Académie américaine de chirurgie neurologique, à Annapolis, Sergio Canavero paraît plus isolé que jamais. Et il reste boudé par ses pairs européens. Pourtant, quand, en 1967, Christiaan Barnard réalise la première transplantation cardiaque, rares sont ceux à s’offusquer. Le patient, âgé de 55 ans, souffrait de diabète et d’insuffisance cardiaque. Un tiers de son cœur battait encore, le reste s’affaiblissait de jour en jour, ne lui laissant aucune chance de survie. En plein apartheid, son expérience permit aussi de sauver Jonathan van Wyk, garçon noir de 10 ans, souffrant d’insuffisance rénale. Un argument suffisant pour susciter un élan de sympathie? «Christiaan Barnard a été lynché par son propre milieu avant ses premières transplantations cardiaques. La médecine occidentale a échoué de façon honteuse et nous a ensevelis de mensonges. Des milliards de dollars ont été dépensés et nous mourrons encore de cancer généralisé. La thérapie génétique n’a pas fait les avancées promises…», torpille Sergio Canavero. Et de conclure: «Je ne suis pas catholique, mais je crois que la conscience ne meurt pas. Le XXIe siècle sera le témoin de la plus grande révolution de l’humanité, celle de l’allongement de la vie. C’est un processus qu’on ne peut pas arrêter. L’homme est appelé à aller contre la nature. Pourquoi devons-nous tomber malades, vieillir et mourir? La greffe de la tête sera le premier pas vers l’immortalité. Il faut commencer à se préparer d’un point de vue éthique, psychologique et légal.»

Réalisé par: Silvia Benedetti et Rafal Naczyk. Edité par: Nicolas Becquet. Conception: Raphael Cockx.