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Les réserves de gaz européennes n'ont jamais été aussi basses

Alors que l'Union Européenne déploie de plus en plus d'efforts pour réduire sa dépendance énergétique envers la Russie, Poutine ferme progressivement les robinets du gaz livré en Europe. Explications sur la façon dont les économies russe et européenne sont imbriquées via les gazoducs.

Thomas Segers, Thomas Roelens et Olaf Verhaeghe Publié le 29 janvier 2022 mis à jour le 22 août 2022

L'énergie est devenue une arme géopolitique. Depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie de Poutine, les pays de l'UE tentent de réduire à toute vitesse leur dépendance envers le gaz russe et l'Allemagne a mis à l'arrêt le projet de nouveau gazoduc Nord Stream 2. Entre-temps, Moscou ferme ostensiblement le robinet du gaz en direction de l'Europe.

Mercredi matin, Gazprom a cessé toute livraison de gaz à la Pologne après l'expiration du délai fixé pour le paiement des factures en roubles et non plus en euros ou en dollars. La Russie a exigé ces paiements en réaction aux différents trains de sanctions décidés par l'Union Européenne, mais les Etats membres - à l'exception de la Hongrie - ont refusé de s'y plier, s'en tenant aux contrats existants et accusant Gazprom de rupture de contrat.

Sans paiement en roubles, les livraisons via le gazoduc Yamal ont été totalement coupées. Seule une petite partie du gaz russe livré en Europe passe par le gazoduc Yamal et la Pologne. Gazprom a également informé la Bulgarie qu'il mettait fin à ses livraisons via le gazoduc TurkStream. Pour l'instant cependant, le gaz continue à y circuler, comme le confirme le patron de Bulgartransgaz.

Le fait que Poutine traduise aujourd'hui ses menaces en actes est lourd de conséquences. Le prix du gaz sur les marchés internationaux a presqu'immédiatement bondi. Mercredi matin, le TTF-future néerlandais, prix de référence en Europe, est passé à 125 euros/MWh, après être retombé ces dernières semaines à 90 euros/MWh. Cette hausse est cependant très inférieure au pic de février.

LA GUERRE EN UKRAINE PROVOQUE UNE HAUSSE DU PRIX DU GAZ

Prix du TTF-future néerlandais

En euro par mégawattheure (MWh) - Source: ICE

Grande dépendance

Avec la fermeture du robinet du gaz, Moscou se tire également une balle dans le pied, car les revenus de pétrole et du gaz alimentent le trésor de guerre de Poutine. La Russie a malgré tout utilisé le gaz pour augmenter la pression sur l'Europe de l'Est. Plusieurs de ces pays sont très dépendants du gaz russe pour leur approvisionnement en énergie. C'est entre autres le cas de la Bulgarie, dont la presque totalité du gaz consommé est importée de Russie.

L'Allemagne, grande puissance européenne, importe près de la moitié de son gaz de Russie. Aujourd'hui, elle n'est pas en mesure de se déconnecter des gazoducs russes. D'autre part, la possibilité d'un embargo sur le pétrole russe prend progressivement forme. Ce boycott pétrolier pourrait être décidé lors d'une sixième vague de sanctions à laquelle l'Europe travaille aujourd'hui. L'UE avait déjà annoncé un embargo sur le charbon russe, qui entrera en vigueur en août prochain.

Il est possible de mettre fin à cette dépendance envers les importations russes de plusieurs façons. L'énergie peut être générée à partir d'autres sources, par exemple en accélérant la transition vers les énergies renouvelables, en maintenant ouvertes plus longtemps les centrales nucléaires ou même en relançant des anciennes centrales au charbon, en dépit de la facture climatique. Par ailleurs, l'Europe se tourne vers d'autres fournisseurs, par exemple le GNL américain et le gaz algérien.

Capacité des gazoducs vers l'Europe (en milliards de mètres cubes par an)

Approvisionnement hebdomadaire en gaz russe par les gazoducs (TWh)

Source: ENTSOG

Un autre volet de la stratégie porte sur la constitution de réserves plus importantes. Cette mesure permettrait de contrôler les prix et de limiter le risque de pénurie d'énergie pour l'hiver prochain. Depuis le printemps 2021, ces réserves se situent à un niveau très bas. En raison d'une vague de froid tardive, la demande a augmenté en Europe et de nombreux pays ont dû puiser dans leurs stocks.

Fin mars-début avril est traditionnellement le moment où les réserves de gaz sont au plus bas. Ces dernières semaines, elles ont commencé à se reconstituer, même si, à 32%, le taux de remplissage en Europe est aujourd'hui encore légèrement inférieur à la moyenne pour cette période de l'année.

Les réserves de gaz remontent en Europe

Degré de remplissage des réserves européennes de gaz (en %)

  • 2022
  • 2021
  • Moyenne
  • Valeurs min et max 2015-2020

Source: GIE Aggregated Gas Storage Inventory

En outre, ces réserves diffèrent grandement d'un pays à l'autre. Le taux de remplissage du réservoir belge à Loenhout - situé 1 km sous terre et capable de stocker une quantité plutôt modeste de 9 térawattheure - se situe à 15% environ, un niveau inférieur à la moyenne des autres pays européens.

La Pologne et la Bulgarie affirment disposer de réserves de gaz suffisantes. Pour l'instant, les consommateurs et les entreprises ne se verront imposer aucune restriction. En Pologne, les réservoirs sont remplis à 76%. Selon Anna Moskwa, la ministre polonaise du Climat, « le pays s'est préparé à un cut-off complet de l'énergie russe et les Polonais n'ont aucun souci à se faire »

Où en sont les réserves de gaz dans d'autres pays européens?

Degré de remplissage des réserves de gaz par pays (en %)

  • 2022
  • 2021
  • Moyenne
  • Valeurs min et max 2015-2020

Source: GIE Aggregated Gas Storage Inventory

Dans les mois à venir, les réserves de gaz devront être reconstituées selon un plan et des seuils établis par l'Europe. L'Europe tente ainsi d'éviter toute mauvaise surprise à l'automne et l'hiver prochains. D'ici le 1er novembre, tous les Etats membres devront avoir rempli leurs réserves à hauteur de 80% minimum. Pour la Belgique et la France, où des obligations de reconstitution des stocks sont en place depuis un certain temps, cela ne devrait pas poser de problème. Ces obligations sont nouvelles pour les autres pays européens.

Plus de gaz liquide livré par méthanier

Le réservoir de gaz de Loenhout représente environ 5% de la consommation annuelle belge. En France et en Allemagne, la capacité de stockage maximale correspond à près de 25% de la consommation totale. En d'autres termes, la petite réserve belge nous rend beaucoup plus dépendants des importations de pays voisins ou plus lointains.

C'est la raison pour laquelle le réseau gazier belge est bien connecté. Grâce au terminal GNL de Zeebruges - et indirectement de celui de Dunkerque - notre pays bénéficie d'un accès facile au marché international du gaz liquéfié, livré par bateau. Cela nous offre une sécurité supplémentaire, même si la demande de GNL a augmenté de façon exponentielle au cours derniers mois et semaines. Le gaz liquéfié représente aujourd'hui plus d'un tiers de la totalité des importations européennes de gaz.