Dans la gueule du rap belge

Pourquoi «notre» rap a-t-il la cote? À quoi ressemble la scène actuelle? Qui sont ses principaux protagonistes? Petit tableau d’un paysage musical fourmillant.

Par Simon Damman

Vidéo: Clément Bacq - Edition: Nicolas Becquet - Programmation: Raphael Cockx

Les chiffres l’attestent: le rap est aujourd’hui le style le plus écouté par une large tranche de consommateurs de musique. C’est la nouvelle pop, assure-t-on! En Belgique, si la scène est active depuis les années 90, elle n’avait pourtant jamais autant été mise en lumière qu’aujourd’hui. Réseaux sociaux, médias grand public, classements des ventes, concerts et festivals: les artistes du genre sont partout.

Quelques incontournables se détachent. A commencer par Damso et Roméo Elvis, qui suscitent de l’intérêt au-delà de nos frontières. En France, surtout, où l’on écoute ce «rap belge» qui, il y a deux décennies, pouvait juste faire rigoler. Aujourd’hui, derrière chaque représentant ou presque de ce «game», on découvre tout un univers. Point commun: l’autodérision, ou à tout le moins, une certaine légèreté.

LRoméo Elvis

Bruxelles arrive!

Photo: Benoit Bouchez

Comme l’annonçaient Roméo Elvis, Caballero, JeanJass et quelques autres en 2016: «Bruxelles arrive». Question dès lors: rap belge, ou rap bruxellois? De Hamza à Damso, de Isha à La Smala et à L’Or Du Commun, il est indéniable que c’est de la capitale que viennent les artistes les plus en vue aujourd’hui. Et Roméo Elvis de reconnaître, à propos de ce fameux titre et de son impact: «Ça m’a permis d’être validé auprès de ceux qui m’attendaient probablement au tournant, et d’autres qui me découvraient. Ça m’a installé en tant que… petit personnage public.»

Vidéo: Clément Bacq

Roméo Elvis donc. Précisément Roméo Johnny Elvis Van Laeken, vingt-cinq ans, frère d’Angèle, fils de Marka et de Laurence Bibot. Sous des dehors décalés, lui aime assez raconter «sa life». «C’est ce qui se comprend le mieux, dans le public. Mais il y a une nuance entre raconter sa vie et exposer les détails de son intimité. Le plus parlant, c’est ce qui nous touche directement. Parler de mes problèmes, et par exemple de mes acouphènes (ndlr: «J’espère arriver à percer avant mon tympan», écrit-il ainsi dans «Ma tête»), ça touche la sensibilité, on passe par la douleur, ça se retient plus facilement. Donc si je raconte ma vie, c’est parce que je me rends compte que ça touche les gens aussi.»

Playlist: écoutez du rap bruxellois

Si cette scène fourmille, c’est aussi à Bruxelles que les structures et les initiatives «institutionnelles» sont les plus nombreuses. Au festival Couleur Café et à l’Ancienne Belgique, on monte des plateaux comme «Niveau 4», rassemblant plusieurs artistes le temps d’un même concert. Côté sorties de disques, une major comme Universal et un indépendant comme PIAS veillent à ce que le genre soit l’affaire de labels spécialisés: avec "En Douceur" chez les premiers et "Urban" chez les seconds.

DamsoDamso | Photo: DocEt puis, c’est aussi depuis Bruxelles qu’opère Tarmac, le média hip hop lancé en 2017 par la RTBF. Et RTL n’est pas en reste: on vient d’y annoncer le lancement de Check - qui serait un peu son concurrent -, en collaboration avec Back In The Dayz, la plus incontournable parmi toutes ces structures. Née à Charleroi il y a quelques années, elle a ses bureaux à deux pas de la place De Brouckère et fait aussi bien du management que du booking ou de la programmation. D’elle non plus, on n’a pas fini d’entendre parler!

Retrouvez l’interview de Roméo Elvis en intégralité en cliquant ici.

LeDé

La Wallonie, terre de rap (ou pas)

LeDé Markson

Comme l’avance le rappeur et producteur liégeois LeDé Markson, représenter sa ville n’empêche pas de la critiquer. A Charleroi, c’est avec une déclaration d’amour que Mochélan s’est fait remarquer auprès d’un public plus large. «On est une ville d’ouvriers, une ville de travailleurs, une ville dépouillée mais pas une ville de pleurnicheurs», dit-il ainsi dans «Notre ville».

Qui sait combien de rappeurs «wallons» pensent cependant rejoindre Bruxelles un jour, peut-être… «Mon objectif, avoue LeDé, n’est pas de me cantonner à la Belgique, même si je respecte, parce que c’est mon pays. Mais comme on dit aussi, il faut d’abord avoir du succès en France ou à l’étranger pour que la Belgique commence à te reconnaître.»

Playlist: le rap wallon

Reste que le genre n’est pas pour autant moribond au sud du pays. Et les scènes là-bas réservent de belles parts de leurs affiches aux genres urbains. Qu’il s’agisse de salles comme le Reflektor et le KulturA à Liège, voire même le Théâtre Royal de Namur, un soir tout chamboulé par le duo Caballero & JeanJass! Au Vecteur à Charleroi, on accueille aussi des artistes en résidence, y compris des néerlandophones. On a appris à y attirer du public tout en répondant à sa mission qui est de se focaliser sur la création émergente: «En allant voir ceux qui, en matière de notoriété - et de cachet, ne nous mentons pas -, tapent juste en dessous tout en conservant une identité tout aussi béton, ceux qui restent punk dans le crâne mais hip-hop dans la démarche.»

Les ArdentesLes Ardentes | Photo: Nicolas LambertLes festivals aussi ont depuis longtemps pris le pli. A Esperanzah, on est plutôt porté sur le rap conscient, celui d’un Scylla par exemple, ou au minimum sur des artistes dont l’univers correspond aux valeurs défendues par les organisateurs. «A Esperanzah, on n’aura jamais de rap bling bling», assure Jean-Yves Laffineur, l’organisateur. Proposer un univers ad hoc, c’est le cas d’un Roméo Elvis – encore lui – qui sera de l’édition 2018. Et tandis qu’à Dour, on n’a de cesse de rappeler que le rap est intégré depuis bien longtemps, aux Ardentes à Liège, on confirme plus que jamais le virage rap emprunté ces dernières années par la programmation. Tête d’affiche belge en juillet, entre les grands noms français et américains: Damso!

Faites connaissance avec LeDé Markson et le rap wallon.

Coely

Vlaamse hiphop? Nu goed genoeg!*

*Le hip-hop flamand? Maintenant, ça passe! | Coely, photo: Benoit Bouchez

Et de l’autre côté de la taalgrens? Ce n’est pas qu’il ne s’y passe rien, que du contraire même, mais la scène flamande a un problème. Sa langue! Et ce n’est pas nous qui le disons, mais des observateurs, commentateurs et journalistes néerlandophones. En même temps, on est loin de la situation d’amateurs que "De Standaard" décrivait début 2012 en ces termes: «Vlaamse hiphop? Sorry, niet goed genoeg!»

Vidéo: Clément Bacq.

De Flandre viennent aujourd’hui quelques pointures dans le genre, comme Darrell Cole, TheColorGrey et Dvtch Norris. Mais nombre d’entre elles s’expriment en anglais, au point parfois qu’on pourrait les croire débarquées d’Outre Atlantique. Ecoutez Woodie Smalls, vous en conviendrez aussi!

Playlist: le rap flamand

C’est de Flandre également que nous viennent des filles comme Coely et Blu Samu. Point de sous-entendu sexiste sous ce constat: le rap, où qu’on se trouve, reste un milieu encore fort masculin. De Blu Samu, ou Salomé si vous préférez, on devrait encore plus entendre parler au cours des prochains mois.

Quant à Coely, cette autre Anversoise a réussi à séduire un public plus mainstream tout en rappant aux côtés de garçons nettement plus «hardcore» sur la fameuse vraie/fausse bande originale du film « Tueurs » de François Troukens. Il y a quelques semaines, elle a en outre décroché deux MIA’s, les trophées de «l’industrie musicale» en Flandre, l’un dans la catégorie «artiste féminine » où elle était nommée pour la troisième fois, et l’autre dans la toute nouvelle catégorie «Urban», devant… Roméo Elvis (encore lui).

Blu SamuBlu Samu | Photo: Martin GalloneQuand on voit comment Studio Brussel programme aussi du rap francophone, ou l’intérêt qu’y porte une ASBL comme Poppunt, œuvrant pour le développement de la scène musicale en Flandre, on se demanderait presque si c’en est fini du rap dans la langue de Vondel. Pas tout à fait! Mais c’est à Bruxelles qu’il faut retourner pour s’en rendre compte, auprès des garçons de Stikstof. Non contents de rapper dans un néerlandais qui claque, l’un des mc du groupe, Zwangere Guy, joue même les ambassadeurs auprès du public francophone. Non peut-être!

Découvrez les nouvelles pépites du rap flamand et notre dossier consacré au rap belge.