Un médecin dans votre poche

À l’avenir, recevrons-nous des alertes via SMS quand notre cœur sera sur le point de nous jouer des tours? Les smartphones permettent de l’espérer – et peut-être même d’en faire une réalité. Les sociétés technologiques l’ont bien compris.

Par Wouter Van Driessche

Photo's: Photo News, Vincent Boon - Programmation: Raphael Cockx

Ting! Vous recevez un SMS, envoyé par le patch intelligent collé sur votre poitrine. «Très chèr(e), dans 10 minutes vous aurez une crise cardiaque. Allez calmement vous coucher. Votre conjoint est averti(e) et l’ambulance est en route. Just enjoy the ride.» Pouvez-vous imaginer une telle scène? Ce n’est pas un problème pour Steven Van Belleghem, professeur de marketing à la Vlerick Business School et auteur du best-seller «When Digital Becomes Human». Cette alerte via SMS, en cas de crise cardiaque, fait partie de son répertoire de conférences. Il fait d’ailleurs souvent l’objet de moqueries. OK, les technologies sont capables de faire des choses incroyables, mais là, c’est vraiment difficile à imaginer, non?

Les technologies n’en sont pas encore capables, c’est vrai, mais les choses pourraient changer si l’on en croit le livre «The Patient Will See You Now» d’Eric Topol. Ce cardiologue américain est directeur du «Scripps Translational Science Institute» et siège à la faculté du prestigieux «Scripps Research Institute» de Californie. On y développe des technologies capables de détecter l’imminence d’une crise cardiaque et d’envoyer un signal vers un smartphone. Non pas 10 minutes à l’avance, comme dans la vision futuriste de Van Belleghem, mais des jours, voire des semaines avant. Et non pas via un patch intelligent, mais grâce à un nano-capteur présent dans nos artères.

Ce type de capteur invisible – pas plus grand qu’un millième de millimètre – voguera-t-il bientôt dans notre corps? Dire que c’est pour «un futur proche», c'est peut-être exagéré, explique Topol par téléphone. Le développement et l’agréation de ce type d’appareil sont, en effet, un processus très long et difficile. «Mais je crois que nous disposerons un jour de cette technologie.»

Eric Topol

Eric Topol (Photo © Scripps Health)

En plus de la cardiologie et de la génétique, l'avenir est la grande spécialité de Topol, reconnu mondialement comme une autorité en matière de «médecine du futur». En 2012, il a publié un ouvrage retentissant: «The Creative Destruction of Medicine». En tant qu’expert médical, il est également conseiller auprès de plusieurs sociétés technologiques, dont Google.

Dans son dernier ouvrage – «The Patient Will See You Now» – il s’arrête surtout sur les smartphones, qui devraient, selon lui, bouleverser les soins de santé. «Ces dix dernières années – en réalité, on ne parle même pas de dix ans, vu que le premier vrai smartphone n’est apparu qu’en 2007 – les smartphones ont fondamentalement modifié tous les aspects de notre vie. Presque tous les services sont devenus mobiles. Vous les recevez à la demande, où que vous soyez. Tous les secteurs ont, de ce fait, subi de profondes transformations – ou sont en train de s’adapter. Pourquoi la médecine serait-elle la seule à y échapper?»

Topol s’est lui-même rendu compte que son monde était en train de changer le jour où il a reçu un e-mail d’un de ses patients: «Je suis en pleine fibrillation auriculaire, qu’est-ce que je dois faire?» En d’autres mots, son cœur était en train de s’emballer. Le patient avait joint, à son e-mail, un électrocardiogramme réalisé chez lui, via un accessoire de son smartphone.

Topol est enthousiaste. «Le fait qu’un patient puisse faire lui-même son électrocardiogramme, de manière routinière, via son smartphone, est tout simplement fantastique. Et je ne parle pas uniquement de l’électrocardiogramme, mais aussi de son interprétation – correcte – réalisée par un ordinateur. Cela signifie qu’à l’avenir, le rôle du médecin sera davantage axé sur le traitement que sur le diagnostic.»

Mais, pour Topol, c’est surtout le rôle du patient qui va évoluer: avec leur smartphone, les citoyens se retrouvent, pour la première fois, équipés d’un outil leur permettant de contrôler et de gérer eux-mêmes leur santé. Selon lui, c’est là que se situe la vraie révolution. «Comme l’imprimerie a changé le monde en démocratisant l’information, les smartphones donneront, à tous, l’accès aux informations médicales.»

Docteur Google

Les informations médicales générales sont, depuis longtemps, à la portée de tous, grâce au «Docteur Google». Une recherche sur vingt sur le célèbre moteur de recherche porte sur la santé. Mais, si Topol voit les smartphones comme une porte d’accès aux informations médicales, il parle surtout de nos données personnelles. Nos téléphones les collecteront, les traiteront et les analyseront de plus en plus, pour les partager, si nécessaire, avec notre médecin ou d’autres membres du personnel médical.

Dans son livre, Topol cite des exemples fascinants d’applications en plein développement, comme cette app qui numérise la respiration d’un patient via un micro et contrôle sa fonction pulmonaire; comme ce «nez électronique» qui détecte certains types de cancers via une analyse de l’haleine. Ou encore: un accessoire de smartphone qui fonctionne comme un labo miniature capable d’analyser rapidement de petites quantités de sang, d’urine ou de salive.

Tout ceci devrait nous permettre de disposer, à l’avenir, d’un profil de notre état de santé, entièrement personnalisé et numérisé, poursuit Topol. Et ce profil nous aidera à gérer nous-mêmes notre santé, via notre smartphone. Dans son livre, il emprunte une image au monde des affaires: le patient – jusqu’ici totalement absent dans le monde des soins de santé – sera promu COO «Chief Operating Officer» de sa propre santé. Il sera aidé par un Chief Information Officer: son smartphone. Dans cette constellation, le médecin jouera le rôle de CEO, moins absorbé qu’actuellement par la gestion quotidienne.

«Il serait naïf de croire que ce changement est pour demain», poursuit Topol. «Cela va prendre du temps, car le défi est gigantesque. C’est le défi le plus fondamental auquel le monde médical ait jamais été confronté. En réalité, on pourrait parler d’une restructuration. Et il faudra se battre pour faire accepter cette nouvelle démocratisation.»

Mais elle est inévitable. Et c’est surtout une bonne chose, pense Topol. Les soins de santé sont, à ses yeux, trop paternalistes et trop conservateurs. «Cela pourrait affranchir les patients de la manière dont la médecine est exercée depuis plus de deux millénaires.»

Allons-nous, dans un avenir plus ou moins proche, réaliser nos propres check-up avec notre téléphone? Non pas une fois par an, mais chaque semaine, voire même tous les jours? Une chose est sûre: l’infrastructure permettant de collecter les données de forme et de santé sur notre smartphone est prête.

Google Fit

Google Fit

Samsung propose déjà son application «S Health». À la fin de l’an dernier, Google a lancé «Google Fit». L’app de Microsoft – «Fitness & Health» – est disponible sur de nombreux téléphones et tablettes Windows, et, lors de la dernière mise à jour de son système iOS, Apple l’a équipé d’une application santé. Tout cela en dit long sur ce qui nous attend.

Craig Federighi, chef de l'ingénierie logicielle chez Apple, dévoile la nouvelle application dédiée à la santé : Health.

Signe des temps, au cours d’une interview avec la chaîne américaine CNBC, il y a deux semaines, le CEO d’Apple, Tim Cook, a qualifié le marché de la santé comme étant l’un des principaux nouveaux domaines pour son entreprise. «Jusqu’à présent, les gens dépendaient strictement d’autres personnes pour leur santé. Désormais, les appareils leur permettent de contrôler et de gérer leur propre forme et leur santé. Je pense que ce marché est probablement très sous-estimé.»

The New Digital AgeLe patron de Google, Eric Schmidt, semble déjà voir plus loin, si l’on se réfère à «The New Digital Age», le livre qu’il a coécrit avec le fondateur de Google Ideas, Jared Cohen. Les capacités diagnostiques de nos smartphones seront, dans l'avenir, 'old news', écrivent-ils. Et bien entendu, nous pourrons scanner certaines parties de notre corps, comme des codes-barres, ajoutent-ils entre parenthèses. Ils rêvent déjà de l’étape suivante: les pilules intelligentes et les nano-robots capables de détecter un cancer ou d’anticiper une crise cardiaque. Ces derniers sont déjà en développement, signalait le «Wall Street Journal» à la fin de l’an dernier.

Objectif noble

Entre-temps, les rumeurs vont bon train quant à l’intérêt de Facebook pour le marché de la santé. Sans oublier les nombreux projets liés à la santé, notamment ceux d’IBM et Microsoft. La liste est infinie. Un autre signe qui en dit long: Andreessen Horowitz, un des fonds de capital à risque les plus réputés de la Silicon Valley, a mis la santé numérique dans sa liste de tendances pour 2015.

Qu’est-ce qui justifie cet intérêt pour la santé? «C’est le marché qui croît le plus vite», explique Topol. «Et on s’attend à des changements radicaux. Les sociétés technologiques l’ont compris. Elles savent que les téléphones intelligents, ‘smartwatches’ et autres ‘wearables’ auront un rôle important à jouer. Et elles savent que cette tendance représente une énorme opportunité au plan financier. Mais que je pense aussi qu’il y a des éléments plus importants qui entrent en jeu. J’ai rencontré différentes personnes dans différentes entreprises. Et j’ai l’impression qu’elles ont compris que, si changer la vie quotidienne des gens est une chose, améliorer leur santé est un objectif encore plus noble. À mon avis, cela explique aussi pourquoi elles trouvent cette mission tellement passionnante et tellement attrayante.»

Topol est lui aussi fasciné. «Ces entreprises ont une énorme influence. Elles comprennent les consommateurs. Elles disposent de technologies extraordinairement innovantes, et la grande majorité de la population est touchée d’une manière ou d’une autre via ces entreprises.» Il y a des défis et des goulots d’étranglement, souligne-t-il. Comme la sécurité des données et le respect de la vie privée. «Nous avons encore beaucoup de pain sur la planche. Mais l’enjeu, ce n’est rien moins que l’émancipation du consommateur par rapport à notre système de santé actuel – dysfonctionnel. Et au final, ce nouveau modèle va s'imposer.»

«Dans les dix prochaines années, les soins de santé deviendront une affaire de logiciels.» C’est ce qu’explique Lucien Engelen, qui dirige le «REshape Center for Innovation» du Centre médical universitaire Radboud à Nymegen. L’institut a pour mission d’analyser les nouvelles technologies applicables aux soins de santé et d’imaginer de nouvelles applications permettant de faire jouer un rôle plus important aux patients.

Lucien Engelen

Lucien Engelen

Un drone attend dans un coin de la pièce. Sur le bureau de Lucien Engelen, des «wearables», qui ne sont pas tous vendus dans le commerce, sont là pour subir des tests. L’existence même de ces petits gadgets – indépendamment de ce qu’ils sont capables de réaliser – est déjà une avancée, explique Engelen. «Ces dernières années, tous ces objets n’existaient qu’à l’état d’idées. Maintenant, une grande partie d’entre eux sont devenus réalité. De nombreux produits arrivent sur le marché pour être testés. Nous sommes en route vers une nouvelle réalité.»

2015 sera une année charnière pour les soins de santé, poursuit-il. C’est aussi le sujet d’un livre qu’il est en train de terminer – «2015, The Tipping Point of Health (Care)» – et qui devrait être disponible dans les librairies d’ici deux mois. Avec la vitesse vertigineuse des avancées, il risque d’être déjà dépassé au moment de sa publication. Mais les principales tendances sont bien là. A savoir: numériser et démocratiser les soins de santé – comme Topol le prédit. Et les délocaliser.

«Nous avons organisé les soins de santé de telle manière que nous devons de plus en plus sortir les gens de leur maison», explique encore Engelen. «La technologie permettra d’inverser la tendance et de renvoyer les soins au domicile des patients. Ou dans leur quartier. Une grande partie des traitements administrés dans les hôpitaux ou chez les médecins sont des opérations de routine qui pourraient être accomplies ailleurs, si nous disposons d’une technologie adaptée. Cette technologie est en train de nous arriver. Il m'arrive de dire: l’hôpital du futur, ce sera le supermarché. On y trouve déjà souvent un petit bureau de poste ou un dépôt pour le nettoyage à sec, parfois même une agence bancaire. Pourquoi ne pas y ajouter une mini-clinique, pour des interventions de routine comme les prises de sang?»

Le Saint Graal

Numériques, démocratiques et décentralisés. C’est ainsi qu’Engelen voit les soins de santé du futur. Et il y ajoute une quatrième dimension - celle des 'dollars'. La santé est de plus en plus considérée comme un marché, dit-il. «Toutes les grandes entreprises technologiques s’y sont déjà lancées ou comptent le faire bientôt. Un certain nombre en ‘Mode Stealth’, sous le radar. D’autres sortent du bois. La plupart se concentrent encore souvent sur la forme, le bien-être et la santé, car c’est plus sûr d’un point de vue juridique. Mais dès qu’elles auront suffisamment d’expérience, elles passeront à l’étape suivante.»

Cette étape, ce sont les soins de santé. «Le Saint Graal», estime Engelen. Et la quête est, d’après lui, déjà lancée, y compris une guerre des talents. «Si vous voulez déménager dans la Silicon Valley, il vous suffira de crier très fort ‘soins de santé’, et tout le monde se ruera sur vous! Toutes les grandes sociétés technologiques s’y intéressent. La santé nous touche tous. C’est un marché énorme ouvert aux entreprises. Y compris à celles qui ne sont pas traditionnellement actives dans les soins de santé. Cela nous oblige – c’est-à-dire le secteur des soins de santé et le monde académique – à réfléchir d’une manière différente.»

Malgré tout, les nouvelles technologies essuient des volées de bois vert. «La première réaction est souvent de dire que ce n’est pas possible», explique Engelen. Il raconte être arrivé dans une grande banque, couvert d’électrodes, lorsqu’il comparait les résultats d’une application avec ceux d’un monitoring hospitalier. «On me pose souvent la question: ‘Est-ce qu’on a des preuves? Mais c’est justement ça: beaucoup de ces nouveautés viennent tout juste d’être rendues disponibles.»

«Certaines n’étaient même pas encore imaginables il y a à peine un an. Mais aujourd’hui, nous pouvons les tester, et peut-être même concevoir un autre modèle de soins de santé. C’est à l’agenda pour les prochaines années, avec notre programme de recherche baptisé ‘Digital Health Transformation’. C’est aussi un de mes objectifs personnels. J’aimerais bien le lancer aux Pays-Bas et en Belgique.»

La transformation ne se fera pas en un coup de baguette magique. «De nombreux professionnels des soins de santé pensent qu’ils sont omniscients. Mais ce n’est plus vrai. Les connaissances qu’ils stockaient autrefois dans leur tête et qui se trouvaient dans des bibliothèques sont aujourd’hui disponibles partout et pour tout le monde. Le médecin reste l’expert de l’administration d’un traitement, mais le patient est le mieux placé pour savoir comment il vit sa maladie. Désormais, ces deux mondes se rencontrent. Les professionnels trouvent cela pénible. Vous voyez apparaître des crispations.»

Uberisation

Trop de personnes sont encore dans la phase de négation aux yeux d'Engelen. «La plupart du temps, les secteurs de pointe comme les soins de santé n’acceptent d’évoluer que lorsqu’ils sont certains de la signification du changement. Ici, on ne parle pas d’innovation, mais de l’amélioration des processus en cours de route. Mais aujourd’hui, toute personne peut installer une app en ligne pendant le week-end, et tout d’un coup, le monde entier se trouve transformé. Vous aurez beau crier ‘ce n’est pas possible!’ ou ‘ça ne fonctionnera pas!’, il arrive un moment où l’on doit bien admettre que cela semble fonctionner. Si à ce moment-là, vous devez commencer à courir pour prendre le train en marche, vous arrivez trop tard. J’appelle cela ‘l’ubérisation des soins de santé’, par analogie avec ce qui se passe aujourd’hui avec les taxis. Certains disent que ce n’est pas possible, tandis que d’autres sautent gaiement dans un taxi Uber.» Ceci n'est que le début, poursuit Lucien Engelen. Mais il met en garde contre les attentes trop élevées.

«Selon les études, cela pourrait durer de 7 à 17 ans avant de voir ces innovations faire partie intégrante des soins de santé.» C’est la même chose avec les avancées qui sont déjà visibles aujourd’hui, poursuit Lucien Engelen. «Nous surestimons souvent la vitesse à laquelle ce genre de choses arrivent, mais leur impact est, par contre, souvent sous-estimé.» «Imaginons qu’un jour nous puissions dire que tout est possible. Et ensuite? Pourrons-nous encore mourir? Et qui décidera?»

Cet article fait partie d’une série consacrée à « l’homme et son corps ». Découvrez les deux autres reportages : Ma conscience téléchargée dans un hologramme et Mesuré. Pesé. Contrôlé.