Mesuré. Pesé. Contrôlé.

Mesurer, c’est savoir. Et c’est désormais possible 24 h/24, 7 jours/7. Les capteurs portables enregistrent les mouvements, la pression artérielle, le rythme cardiaque, le sommeil, le stress et pourront peut-être bientôt détecter des problèmes imminents. Allons-nous tous bientôt rayonner de santé grâce aux technologies intelligentes ?

Par Wouter Van Driessche

Programmation: Raphael Cockx - Photos: Thomas De Boever - Vidéo: Dirk Selleslagh et Wouter Van Driessche

Que se passe-t-il à l’intérieur de mon corps pendant que j’écris cet article ? Je peux le voir en temps réel sur mon smartphone.

Voici une image de mon cœur en mode « deadline », quelques heures avant l’expiration du délai de remise de ce texte. Ces informations sont fournies par un patch « high tech », validé par les tests médicaux, et collé sur ma poitrine. Son nom ? HealthPatch. Créé par Vital Connect, une start-up de la Silicon Valley. Utilisé pour suivre les patients à distance.

Ceci est ma tension artérielle pendant la rédaction de cet article. Gérée par un tensiomètre sans fil de Withings. Également approuvé par des tests cliniques.

On découvre aussi mon niveau de stress le jour de la remise du texte. Calculé par un algorithme intelligent de BioRICS, une spin-off de la KU Leuven.

Et mon nombre moyen d’heures de sommeil pendant la semaine qui a précédé le bouclage. Enregistrée par un capteur de Withings. Qui me dit que j’ai dormi en moyenne 5 heures et 59 minutes par jour. Et propose de me rappeler d’aller au lit plus tôt.

Voici l’activité de mon cerveau après la remise du texte. Enregistrée par Muse, un bandeau de sept capteurs qui enregistrent les ondes de mon cerveau, pour des exercices de relaxation, que je ferai via une app. Hightech mindfulness.

Entretemps, ma montre intelligente, une Samsung Gear S, m’a fait parcourir aujourd’hui 10.113 pas, malgré le stress de dernière minute. Si je reste assis plus d’une heure à mon bureau, la montre se met à vibrer. Si j’atteins l’objectif fixé de 10.000 pas – ce qui semble recommandé par les spécialistes – je reçois des félicitations. Et une médaille.

D’après ma FitBit 2, j’ai brûlé 2.101 calories. Mon « Smart Body Analyzer » de Withings a enregistré une prise de poids de 800 grammes pendant ce rush. Alimentation compulsive due au stress peut-être. Je pesais 90,5 kilos quand j’ai commencé. IMC : 29. Pourcentage de masse grasse : 28,1. Depuis, les choses ont avancé, ou plutôt reculé.

Le lendemain de ma première « analyse corporelle » intelligente il y a un mois, j’ai reçu un e-mail de l’app en question : « You are joining the connected health revolution. » Je ne me suis donc pas simplement transformé en une série de chiffres et de graphiques. Je fais désormais partie de quelque-chose de grand.

Chris Van HoofChris Van Hoof« Nous prenons l’escalier ? » Chris Van Hoof regarde d’un air amusé les trois capteurs d’activité autour de mes poignets. Cet ingénieur dirige le département de soins de santé mobiles du centre de recherche louvinois imec. En 2003, alors que les smartphones n’existaient pas encore, Van Hoof fabriquait déjà des prototypes de capteurs corporels portables. Faits pour suivre les patients à distance. Mais aussi pour collecter des données sur le mode de vie de personnes en bonne santé. « A cette époque-là, presque personne ne s’y intéressait », raconte-t-il. Mais les choses ont changé.

D’après « ABI Research, Wearable Device Market Share and Forecasts, February 2015 », il se vendra 95 millions de « wearables » dans le monde cette année, et ce chiffre devrait atteindre 250 millions en 2017. Les capteurs utilisés dans le sport, le fitness et le secteur du bien- représentent la majeure partie. Ce qui fait la renommée de Van Hoof et de son équipe, c’est qu’ils fabriquent de la technologie qui répond aux normes médicales. « Mais nous utilisons également les informations obtenues pour le groupe – plus grand – de personnes en bonne santé. Ces gadgets sont fantastiques. Ils ouvrent le marché. »

Van Hoof a vu ce marché naître et exploser. Il a vu les pièces du puzzle technologique se mettre en place. Et tout aussi important : il a vu apparaître le « momentum ». « C’est à la mode de vivre de manière saine et de bien vieillir », explique-t-il. « Vouloir obtenir des informations personnelles sur notre corps en fait partie. Plus encore : les coûts des soins de santé sont en augmentation. On a donc besoin d’outils qui permettent de prendre ce problème à bras le corps. »

Comment les capteurs corporels peuvent-ils y contribuer ? « Ils nous donnent accès à des informations que nous n’avions pas auparavant, tout simplement parce que nous ne pouvions pas les mesurer. » Maintenant, il est possible de réaliser ces mesures en continu, ce qui nous donne comme jamais auparavant une vision de notre santé et de ce qui l’influence. Environ 50% dépendent de notre comportement : alimentation, tabagisme, alcool, sommeil, activité physique – ou leur absence. Sur base de ces mesures, il est possible de créer des apps qui poussent les gens à adopter un mode de vie plus sain. C’est le grand espoir. Une meilleure prévention, grâce à une meilleure compréhension. »

Imec est, avec l’équipe de Van Hoof, partenaire de Simband de Samsung. Ce bracelet doit devenir une plate-forme pour les développeurs, avec des capteurs qui mesurent entre autres le rythme cardiaque, la pression artérielle, ainsi que la température et la composition corporelles. Depuis lors, Samsung a annoncé la création d’un prototype de casque permettant de mesurer les ondes du cerveau, et d’une app permettant d’évaluer les risques d’accident vasculaire cérébral. Tout ceci démontre à quel point ce qui était pure science fiction est tout d’un coup devenu réalité.

Et en dehors de cela, les choses continuent à évoluer, raconte Van Hoof. « Nous commençons tout doucement à regarder au-delà du corps, en direction de l’esprit. Avec la mesure et le traitement du stress. Cette année, nous allons faire un test avec 1.500 volontaires, pour mesurer leur niveau de stress au travail. Qu’est-ce qui le provoque ? Qu’est-ce qui l’influence ? L’étape suivante sera : comment le gérer ? »

Wouter Van Driessche

Allons-nous bientôt déborder de santé, de bien-être et de zénitude grâce aux capteurs, algorithmes et apps intelligents? Les attentes sont de toute façon énormes. L’an dernier, la Commission Européenne a lancé une grande enquête sur la « santé mobile », en jargon mHealth. D’après son livre vert, elle pourrait jouer un rôle dans l’évolution des soins de santé et encourager la population à adopter un mode de vie plus sain. La santé mobile pourrait même alléger le financement des soins de santé. Les applications mHealth pourraient, pour 2017, permettre de réaliser 99 milliards d’euros d’économies en Europe grâce à l’amélioration de la prévention, à l’accélération du processus de diagnostic et au contrôle à distance des patients. Ces calculs ont été réalisés il y a deux ans par PwC à la demande de l’organisme qui chapeaute les opérateurs mobiles GSMA.

Tout aussi intéressant à souligner : l’initiative appelée « Precision Medicine » rendue publique par le président américain Barack Obama dans son dernier discours sur l’état de l’Union. L’un des objectifs du projet est de mettre à la disposition du monde scientifique les données sur la santé et le style de vie de plus d’un million de volontaires, entre autres via les informations fournies par les capteurs de leurs appareils mobiles.

Et Apple a annoncé il y a quelques semaines le lancement de son « ResearchKit », un ensemble de logiciels qui devrait permettre aux scientifiques d’impliquer les iPhones dans la recherche médicale, également sur base de données sur la santé de volontaires. Des applications sont déjà disponibles pour la recherche sur l’asthme, le cancer du sein, les maladies cardio-vasculaires, le diabète et la maladie de Parkinson.

ResearchKit de Apple

La mHealth est très prometteuse, mais le chemin n’est pas uniquement long, il est aussi truffé d’obstacles. Il est par exemple légitime de se poser la question de la protection de la confidentialité des données médicales et du respect de la vie privée. Mais ce n’est pas tout. Quid si des centaines de milliers de gens souhaitent partager leurs données médicales avec leur médecin, qui forment eux-mêmes un groupe à risque pour le burn-out ? Qui va évaluer l’exactitude des données ? Qui approuvera les algorithmes ? Qui sera responsable en cas de problème ?

Et l’idée que chaque battement de cœur sera contrôlé ne risque-t-elle pas de créer un stress ? « C’est loin d’être une fiction, nous dit Ignaas Devisch, professeur de philosophie médicale à UGent. Beaucoup de gens demandent déjà des analyses superflues parce qu’ils pensent que quelque-chose ne va pas, ou parce qu’ils veulent se convaincre qu’ils sont à 100% en bonne santé. Nous devrons apprendre à maîtriser ces nouvelles technologies. »

Les wearables, apps et autres applications mHealth sont très prometteuses, poursuit-il. « Mais nous devons être vigilants. Le risque existe que la possibilité de s’autogérer via la technologie ne devienne une obligation. On le voit déjà dans les débats sur la responsabilité individuelle. Plus nous serons en mesure de prendre nous-mêmes notre santé en main, plus on nous demandera de le faire. »

« Certaines personnes pourraient rester au bord du chemin parce qu’elles ne connaissent pas ces technologies ou n’en ont tout simplement pas les moyens. Mais la santé devient de plus en plus une porte d’accès à toutes sortes de services, du travail aux assurances. Les personnes qui ne rentrent pas dans un certain canevas risquent d’être pénalisées. Cela pourrait agrandir le fossé en matière de santé. »

Pour Devisch, le développement des technologies de contrôle est un signe des temps. « Si nous faisons un zoom arrière, nous constatons que toute cette modernité est une grande tentative de gérer notre vie. Cela donne des choses fantastiques, soit, mais plus nous sommes capables de contrôler, plus nos relations avec tout ce que nous ne contrôlons pas – ou pas encore – risquent de se compliquer. C’est encore plus vrai en matière de santé. Et que nous trouvions cela amusant ou pas, il y aura toujours une part de hasard, car vous avez les gènes que vous avez. Cela pourrait nous crisper. Et au final nous empêcher de faire face sereinement aux incertitudes inhérentes à la vie. »

Des questions philosophiques vont se poser sur ce qui pourrait mal tourner. Mais mHealth se heurte déjà à bon nombre d’obstacles, en particulier dans ses applications médicales. Pieter Vandervoort en sait quelque-chose. En tant que cardiologue au ZOL (Ziekenhuis Oost-Limburg à Genk), il est en contact avec la réalité. Mais il est également cofondateur de la « Mobile Health Unit » de l’Université de Hasselt, qui soumet ces nouvelles technologies à des tests cliniques.

Un travail de pionnier. Vandervoort s’y est jeté corps et âme. L’an dernier, il a, avec six patients équipés d’un prototype de nouveau cardiofréquencemètre, participé à « Genk Loopt ». Une voiturette de golf les précédait, armée de chercheurs qui suivaient leur électrocardiogramme en direct sur un ordinateur. « Cette année, nous remettons cela, mais sans la voiturette. Toutes les données seront envoyées en temps réel vers un smartphone. »

A nouveau du travail de pionnier. En 2010, Pieter Vandervoort a commencé avec un centre clinique de télémonitoring au ZOL. Plus de 700 patients souffrant de pathologies cardiaques sont aujourd’hui suivis à distance, grâce aux informations envoyées par leur Pacemaker. Ils ont été informés sur ce que le centre clinique faisait et ne faisait pas et ont signé un document de « consentement éclairé ». Six membres du personnel soignant ont été formés pour interpréter les données, et des protocoles ont été établis. Le tout pro deo. Car le télémonitoring n’est pas remboursé en Belgique.

« Dans le système actuel, un remboursement ne se justifie que s’il y a eu un contact entre un médecin et son patient. Si j’analyse les données du pacemaker d’un patient pendant une consultation et que je lui dis ‘C’est bon, vous pouvez rentrer à la maison’, il sera remboursé. Dans le cas contraire, il n’aura pas droit au remboursement. »

« Un Gault et Millau des apps »

Le cardiologue Pieter Vandervoort (ZOL, Mobile Health Unit) ne plaide pas seulement en faveur du remboursement du télémonitoring, mais également d’un cadre règlementaire clair pour mHealth. Il pense avant tout aux milliers d’applications. « Rien que pour le rythme cardiaque, on peut déjà trouver plus de cent apps. » « A l’avenir, il sera extrêmement important de les classer, et de les évaluer. Une sorte de Gault&Millau ou Guide Michelin, mais pour les apps. Pour faire clairement la différence. Quelles sont les apps pour le bien-être et la condition physique ? Et quelles sont celles qui fournissent réellement des données d’une qualité adaptée aux objectifs médicaux ? » « Ce n’est pas seulement important pour le consommateur ou le médecin, mais aussi pour les pouvoirs publics. Afin qu’à l’avenir – du moins nous l’espérons –un remboursement soit possible. Il faudra bien entendu vérifier si les informations fournies par ces apps sont réellement utilisables à des fins cliniques. Mais un système de classement est tout aussi important pour les développeurs. Parce qu’ils sauront à quels critères leurs produits doivent correspondre. »

Qu’en pense le médecin le plus célèbre du pays ? Maggie De Block (Open VLD), actuellement ministre de la Santé publique, est au courant des doléances de Vandervoort. Elle a fait inscrire « l’encouragement aux soins autonomes et à la gestion des soins par les patients » et « le remboursement ciblé de soins de santé à distance » dans l’accord de gouvernement. Et elle a d’autres projets. Elle compte actualiser la feuille de route de l’e-santé. Au moment de sa mise en place en 2012 (qui va jusqu’en 2018), mHealth n’a pas été repris. « Personne n’imaginait que les choses iraient aussi vite. Je compte donc ajouter un chapitre sur mHealth. »

Cela montre à quelle vitesse la situation évolue, explique De Block. Et c’est précisément l’enjeu, dit-elle. « Les principaux progrès en médecine sont toujours venus de la technologie. Auparavant, les chirurgiens devaient ouvrir les patients pour la moindre intervention. Aujourd’hui, ils peuvent opérer avec beaucoup de précision, grâce à l’amélioration des lentilles et des robots. Aujourd’hui, le progrès est de nature électronique et numérique. »

Elle s’attend à une explosion, ajoute-t-elle. « Les applications de santé sont appelées à devenir un énorme domaine. » Mais aujourd’hui, nous sommes au point mort. « Nous avons besoin d’un cadre légal. Pour la responsabilité, le respect de la vie privée, etc. Toute mesure d’un paramètre de santé chez un patient est un geste médical. » Lorsque qu’elles sont envoyées à un médecin et sauvegardées, ces données font partie du dossier médical. Nous avons besoin d’un protocole », poursuit De Block.

« La nomenclature n’est pas non plus adaptée. Il n’existe pas de numéros pour le suivi des patients à distance. Ces actes ne peuvent donc pas être remboursés. Il faudra aussi le prévoir. » Les médecins pourront-ils bientôt prescrire des applications qui seront remboursées par la sécurité sociale ? « Elles devront être justifiées, ça va de soi. Et cela devra être prouvé scientifiquement. Nous n’allons pas rembourser n’importe quoi. Ces applications devront contribuer à garder les patients en bonne santé, ou à la retrouver. »

Monitor

De Block ne s’attend pas à des économies importantes et immédiates au niveau budgétaire. « A long terme, cela pourrait s’avérer positif. Si le nombre de rechutes, de maladies, ou le nombre de visites à un spécialiste sont en baisse. Mais à court terme, ce sont surtout les patients qui en retireront un bénéfice. Ils joueront un rôle plus actif dans la prise en main ou l’amélioration de leur santé ».

Lorsqu’elle exerçait la médecine, De Block a elle-même vu ces patients devenir plus actifs avec l’arrivée des tensiomètres, cardiofréquencemètres, etc. Mais tout ne va pas de soi. « Un jour où j’étais de garde, une patiente m’a appelée parce que sa tension était de 6.2. Elle avait mal fixé le tensiomètre. Et une autre fois : ‘ Docteur, vous devez venir immédiatement. Ma petite-fille a 42,5 degrés de fièvre.’ La fillette avait une otite. Et la grand-mère avait placé le thermomètre justement à cet endroit, hyper enflammé. Une chance sur deux, n’est-ce pas ? »

Les appareils de mesure, aussi intelligents soient-ils, ne résoudront donc pas tous les problèmes à eux seuls. Et plus important encore : « Si vous voulez aller quelque-part, vous avez non seulement besoin d’une voiture, mais aussi d’une route. » Cette route, c’est e-Health, poursuit De Block. Le dossier médical électronique. « Pour 2019, nous voulons que tout le monde ait donné son accord, via ce qu’on appelle le ‘consentement éclairé’. C’est par là qu’il faut commencer. »

Les capteurs corporels vont-ils tirer la sonnette d’alarme autour de nous comme les canaris dans les mines? Une alarme automatique en cas de besoin ? Ce concept est repris par l’entrepreneur en sciences Koen Kas, du bureau de conseils InBioVeritas, dans son livre « Nooit meer ziek » (Plus jamais malade). Il voit les capteurs comme des anges gardiens. Maintenant, nous les portons encore sur notre corps, ce sont encore des gadgets, mais ils deviendront de moins en moins visibles, prédit-il. Ils disparaîtront dans des tatouages biologiques, dans nos vêtements, et peut-être même à l’intérieur de nous. « Aujourd’hui, les soins de santé sont un système de traitement des maladies », explique Kas. « Si les gens tombent malades, il essaient de guérir. A l’avenir, on se concentrera davantage sur le maintien en bonne santé. » Pas uniquement avec l’aide de capteurs, mais aussi de la génétique. Et de nous-mêmes, bien entendu. « La personne la moins impliquée dans les soins de santé, c’est… le patient », écrit-il dans son ouvrage. Mais il nous qualifie aussi de maillon le plus faible. »

Dans les prochaines années, la technologie pourrait nous mettre impitoyablement en face de cette réalité. Est-il possible que la révolution de la santé sera aussi révolutionnaire sur ce plan ?

Avec tous mes remerciements à Lars Grieten (Mobile Health Unit, UHasselt) et Lucien Engelen et Thijs Sondag (REShape Center for Innovation, Radboud Universitair Medisch Centrum Nijmegen). Ainsi qu’à BioRICS, Withings, Samsung, Vital Connect Inc. et InterAxon, qui ont mis des démos à ma disposition.