Les Indiens «high-tech» d’Amazonie

Chef d’une tribu réduite à 1.400 âmes, Almir Narayamoga Suruí aura mobilisé Google, lancé un plan de gestion forestière, un système de crédits carbone, obtenu le prix des «Droits de l’Homme»… Et pourtant, 40 camions de bois coupé illégalement quittent encore chaque jour son territoire.

Par Rafal Naczyk

Dans sa coiffe en plumes d’oiseaux, il y a la mémoire d’une année de vie. Almir Narayamoga Suruí, 41 ans, porte ce «cocar» pendant des rituels, pour prendre des décisions importantes. Mais, à Bruxelles, il l’arbore en tant que chef représentant sa tribu. «Je n’ai pas mes peintures de guerre parce que je cherche des alliés.»

Ce leader emblématique des Suruí, peuple de 1.400 personnes vivant aux confins des États brésiliens du Mato Grosso et du Rondônia, se bat inlassablement contre la déforestation qui ravage sa «Terre Mère», l’Amazonie. Autour du cou, un collier de braise rappelle l’étoffe du bois, la peau du Brésil. Mais en mission, Almir adopte les vêtements et la langue de l’homme blanc. «On a posé nos arcs, remplacés par des ordinateurs et nos flèches d’aujourd’hui sont nos e-mails», dit-il.

Son histoire est beaucoup moins connue que celle du chef indien Raoni, et pourtant. À deux fois vingt ans, la vie d’Almir Narayamoga Suruí compte déjà 1.633 escales à son actif. La plupart coïncidant avec le calendrier géopolitique mondial. Ici, il a aper├žu l’escorte d’un chef d’État en visite officielle; là, le chassé-croisé des limousines d’un ballet diplomatique; ailleurs, la poignée de mains après un accord jamais tenu…

Partout, il a toujours été où il fallait être. Même aux Nations unies. Mais, si cela fait vingt-quatre ans qu’Almir porte son cocar aux quatre coins du monde, quarante camions de bois coupé illégalement quittent encore chaque jour son territoire. «Parfois, je me dis qu’il n’y a que l’indifférence qui dure. Mais notre priorité est de protéger la forêt et de mettre en garde le reste de l’humanité. Car ici, quand un arbre tombe, on l’entend à peine; mais si l’on veut que la forêt repousse, il faut faire du bruit», lâche-t-il d’une voix chaude, qui ferait presque oublier qu’en une vie, Almir a déjà échappé à quatre attentats.

Posé sur sa valise, on devine l’étui de son gilet pare-balles. Plusieurs «contrats» ont été lancés contre lui par les exploitants forestiers et, en juillet 2012, le gouvernement brésilien lui a assigné une protection permanente. «Beaucoup d’activistes environnementaux et de chefs indiens sont menacés par ceux qui veulent faire des affaires.» Mais si son front se crispe, sa coiffe ne laisse dévoiler aucun cheveu blanc.

«Nous, Paiter Suruí («les hommes vrais», ndlr), n’en avons pas. Et si je vis assez longtemps pour le voir, mes cheveux resteront aussi noirs qu’aujourd’hui», confie-t-il dans «Sauver la planète» (éd. Albin Michel), son premier témoignage écrit, envisagé comme un testament spirituel. Car, si le temps de la forêt ancre l’individu dans l’instant présent, il y a urgence.

Dans cette lutte des peuples autochtones, Internet est devenu un outil indispensable pour fédérer les consciences.

D’après une étude dévoilée fin mars par le journal «Nature», impliquant pas moins de cent chercheurs, «le taux de mortalité des arbres d’Amazonie a augmenté de plus d’un tiers depuis le milieu des années 1980». Et ce poumon géant qui absorbe, chaque année, un tiers du dioxyde de carbone (CO2) émis à la surface de la Terre, est en train de perdre cette capacité. En cause, une inquiétante surmortalité de ses 15.000 espèces d’arbres. «D’un pic de deux milliards de tonnes de dioxyde de carbone stockées annuellement dans les années 1990, le stockage net a diminué de moitié», soulignent les scientifiques. De quoi asphyxier, à terme, nos propres poumons.

Abattages clandestins

Google Earth pour traquer les abattages clandestins

© Ricardo Moraes

Pire. En un demi-siècle, la population de l’Amazonie brésilienne est passée de 6 à 27 millions d’habitants. «Il ne s’agit pas seulement des peuples indigènes, mais de millions de pauvres ayant fui les favelas», glisse Almir. Ce qui a entraîné une réduction massive des surfaces forestières au profit de l’agriculture et de la production de bois. Un défrichement qui a forcé les Suruí à sortir de leur isolement en 1969. Ce premier contact avec les Blancs – les «iaraei», exploitants forestiers, prospecteurs ou colons – entraîne d’abord affrontements et épidémies, qui font passer la population autochtone de 5.000 à 240 individus. Puis vient le temps des échanges, plus ou moins forcés.

Cartographie de la déforestation

Une nouvelle carte Google Earth, mise à jour chaque année, permet de mesurer l'importance de la déforestation et son évolution depuis l'année 2000.

L’immense terre des Suruí – 250.000 ha – est d’autant plus convoitée que les plantes qu’elle recèle font l’objet d’un marché très stratégique pour le développement de médicaments, de produits de beauté, de pesticides… Comme des milliards de dollars sont en jeu, tous les moyens sont bons: pendant des années, bûcherons, mais aussi éleveurs et agriculteurs y ont multiplié les incursions pour couper illégalement le bois ou étendre leur exploitation. Ils se sont trouvé des alliés parmi les Suruí, qui leur ont loué des terres et ont pris part au trafic. Résultat: l’État du Rondônia est aujourd’hui l’un des plus durement touchés, accusant une perte de 40% de sa forêt primaire.

Le sursaut vient d’Almir et de son toupet. Nommé chef de clan à 17 ans, puis de son peuple tout entier à 26, il décide d’allier culture ancestrale et méthodes high-tech. Le jeune chef, le seul parmi les siens à avoir obtenu un diplôme universitaire (en biologie), met sur pied un plan sur 50 ans, pour une gestion durable des ressources de la forêt: il instaure un moratoire sur l’exploitation forestière, plante 100.000 arbres avec l’aide notamment de l’ONG suisse Aquaverde et traque les abattages clandestins, en temps réel, grâce à des GPS, des smartphones et des données satellites, fournis par Google avec qui il a passé un accord en 2007. «Les Indiens ne représentent que 0,5% de la population brésilienne. Au plan électoral, nous sommes négligeables. Personne ne veut nous écouter, affirme-t-il. En dressant une carte numérisée de notre territoire, on redonne une existence au peuple Suruí.»

Crédits carbone suruí

Surtout, il lance un projet de compensation carbone, certifié par deux organismes internationaux en 2012. Le principe: vendre des crédits carbone à des entreprises qui souhaitent compenser leurs émissions de CO2, correspondant à la protection des arbres, réservoirs de gaz à effet de serre.

Un projet pionnier, qui a fait du peuple Suruí le seul peuple indigène à générer des crédits carbone pour financer la reforestation et la préservation de son territoire. «Un audit a ainsi établi que sur les 35 prochaines années, 13.500 ha étaient menacés et susceptibles d’être transformés en terres agricoles. Ce qui correspondait à une émission de près de 8 millions de tonnes de dioxyde de carbone, explique Almir. Si, en revanche, nous parvenions à les préserver, nous pourrions compenser l’équivalent de 5 millions de tonnes de crédits carbone. Soit 70.000 tonnes par an.»

Always put a text here describing the content of the image© Nacho Doche - ReutersMais s’ils retournent les armes du marché libre à leur profit, les Suruí imposent surtout leurs propres critères: «Nous gardons un droit de regard sur les entreprises à qui nous vendons nos bons. En somme, nous ne les cédons pas à n’importe qui: l’entreprise doit prouver qu’elle compte agir dans le respect de l’environnement, mais aussi des droits sociaux. C’est un levier important.» Les arbres, sous contrat carbone officiel, sont ainsi protégés des coupes illégales. Résultat: malgré une déforestation qui perdure sur leur territoire, les Suruí ont pu éviter l’équivalent de 250.000 tonnes d’émissions carbone entre 2009 et 2012.

À ceux qui crient à la «marchandisation» de la nature, Almir Suruí réplique: «Je n’aurai jamais l’âme d’un grossiste en exotisme. Mais cette forêt, c’est une école ouverte: on y trouve de quoi manger, de quoi se guérir. Seulement, pour que les arbres parlent, il faut d’abord les respecter. Avec notre modèle, nous montrons qu’il est plus rentable de protéger cette forêt que de la détruire.»

[«Sauver la planète», d’Almir Narayamoga Suruí et Corine Sombrun, éd. Albin Michel, 190 p., 18 euros.]

Aquaverde

L'Europe, à l'origine de la déforestation illégale

© T. Pizer - Aquaverde

Selon un rapport du Fern, près de 25% des matières premières agricoles issues de terres déboisées illégalement au Brésil sont à destination de l’UE.

Soja, huile de palme, viande de bœuf… En 2012, l’UE a importé «l’équivalent de 6 milliards d’euros de produits issus de cultures ou d’élevages pratiqués sur des terres déboisées illégalement dans des zones tropicales», dénonce le dernier rapport du Fern, une ONG créée en 1995 pour suivre l’action de l’Union européenne vis-à-vis des forêts. Ce qui place l’UE loin devant l’Amérique du Nord et la Chine (en valeur par habitant).

L’auteur de l’étude, Sam Lawson, un ancien chercheur du centre de réflexion londonien Chatham House, ne ménage pas ses mots pour marquer les esprits: «Toutes les deux minutes, entre 2000 et 2012, l’équivalent de la superficie d’un terrain de football a été déboisé illégalement pour exporter des matières premières en Europe.» Entre 1990 et 2008, une superficie de forêt égale à celle du Portugal aurait ainsi été coupée en toute illégalité.

Brésil et Indonésie en tête

La Déforestation en chiffres

Selon la FAO, 60 millions de peuples indigènes dépendent presque entièrement des forêts ; 300 millions de personnes vivent dans ou aux alentours des forêts et plus de 1,6 milliard de personnes dépendent à divers degrés des forêts pour vivre 40% du carbone terrestre est stocké dans la végétation et les sols des forêts.

En 2005, la superficie totale des forêts du monde totalisait 3,69 milliards d'hectares, soit 30 % de la superficie mondiale (FAO, 12/2011). Malheureusement, selon le World Resources Institute, 80% de la couverture forestière mondiale originelle à été abattue ou dégradée, essentiellement au cours des 30 dernières années.

En 2014, le déboisement continuait à un rythme alarmant puisque 13 millions d'hectares de forêts étaient détruits chaque année dans le monde.

Les principaux pays consommateurs de produits entachés d’illégalité sont les Pays-Bas, l’Allemagne, l’Italie, le Royaume-Uni et la France. «Ils importent 75% et consomment 63% de ces produits.»

Dans le détail, l’UE importe «25% du soja, 18% de l’huile de palme, 15% de la viande bovine et 31% du cuir vendus sur le marché international et provenant de la destruction illégale des forêts tropicales», précise le rapport. Un tiers de ces produits sont importés par les Pays-Bas, mais une grande partie est ensuite transférée vers d’autres pays européens.

En sens inverse, 60% de ces importations proviennent du Brésil (élevages de bétail et cultures de soja) et 25% d’Indonésie (palmiers à huile et bois). Mais la plupart des forêts tropicales touchées par la déforestation sont aussi concernées, comme celles de République démocratique du Congo (RDC), Malaisie, Tanzanie, Libéria et Cambodge.

Diligence raisonnée

Si l’UE a pris l’engagement de stopper définitivement le défrichement des forêts tropicales d’ici 2030, la route reste encore pavée de bonnes intentions. «Nos supermarchés sont devenus des scènes de crime», s’est indigné Olivier De Schutter, ex-rapporteur spécial pour le droit à l’alimentation auprès des Nations unies, lors d’une conférence organisée par le Fern. «La consommation de l’UE fait plus que dévaster l’environnement et contribuer au changement climatique. Elle entraîne aussi de la corruption, des pertes de revenus, de la violence et des violations des droits de l’homme.»

Le rapport reconnaît que de nombreuses entreprises ont récemment pris l’engagement volontaire de nettoyer leurs chaînes logistiques et promis une déforestation zéro, mais il prévient aussi que dans un contexte d’illégalité généralisée, ces sociétés auront du mal à tenir parole sans une action de l’État.

Pour lutter contre l’illégalité, le Fern recommande de s’appuyer sur les accords bilatéraux conclus par l’UE et sur le principe de «diligence raisonnée» imposé aux importateurs par le règlement européen sur le bois. «En se servant du commerce comme incitation, l’UE peut pousser les pays fournisseurs à réformer leurs lois, non seulement pour réduire la déforestation, mais aussi pour améliorer la gouvernance et renforcer les droits fonciers des populations autochtones et locales», indique Saskia Ozinga, coordinatrice de campagne au Fern.

Rafal Naczyk

Réalisé par: Raphael Cockx. Edité par: Nicolas Becquet.