Barcelone-Pécrot, le Paris-Roubaix des pigeons

Pour tout colobomphile, la course de Barcelone est une course mythique. A la clé pour le vainqueur, joie, reconnaissance mais aussi jusqu'à 250.000€ pour le pigeon le plus rapide.

Par Nicolas Keszei

Photos: Dieter Telemans et Nicolas Becquet- Vidéos et édition: N.Becquet - Technique: Raphael Cockx

Pendant trois nuits, il a dormi à l’arrière d’un semi-remorque, au milieu de milliers de pigeons, bercé par d’incessants roucoulements. Guy Libotte, 76 ans, naufragé de la route sur un matelas jeté à la sauvette, dort au milieu des pigeons, parce que c’est son boulot, celui de convoyeur de 17.732 pigeons partis pour Barcelone, la course mythique, celle pour laquelle les colombophiles s’échinent à longueur d’année, celle que tout le monde veut gagner. Pour l’honneur, la renommée; pour la valeur, les retombées.

RamilliesRoger Pierre est de ceux-là. L’homme, qui vit à Pécrot, est un colombophile reconnu, réputé, sa colonie de pigeons fait sa fierté, on vient de loin pour le rencontrer. Et pour lui, comme pour les autres, Barcelone est la course à ne pas rater. «Barcelone, c’est mythique, je prépare cela avec minutie», nous a-t-il expliqué au cœur de son pigeonnier, des sortes de chalets en bois établis sur deux étages abritant près de 500 pigeons, sa colonie. Dont des champions, à l’image d’Ashley et de Shaïna, deux véloces ailés primés de toutes parts.

«Barcelone, c'est mythique, comme le Tour de France ou Paris-Roubaix»

Roger Pierre

Des Chinois dans la cour

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En 2014, Roger Pierre, épaulé par son fils David, a réalisé l’année rêvée. «Nous avons connu une année extraordinaire, avec d’excellents classements». De quoi alerter les Chinois, grands amateurs de pigeons belges. Une semaine après un gros concours, un minibus bourré de Chinois ébahis débarquait chez Roger Pierre, à Pécrot, à un vol d’oiseau de cette ligne de chemin de fer de sinistre réputation.

«Il y en avait partout, ils prenaient des photos de tout», s’amuse aujourd’hui Roger Pierre. Les Chinois n’étaient pas venus les mains vides, ce n’est pas le genre de l’Empire du Milieu. Mais Roger Pierre n’était pas vendeur, pas cette fois-là. Les Chinois sont rentrés bredouilles.

Il faut savoir que la valeur de ces petites bestioles peut s’envoler au gré des courses remportées. Chaque année, après le championnat de Belgique, une poignée de colombophiles, parmi les meilleurs de la saison, s’envolent vers la Chine où se tient une foire. Les champions de l’année s’y arrachent à prix d’or.

Le premier pigeon belge revenu de Barcelone en 2015 s’y est vendu 100.000 euros! Et rajoutez 150.000 euros pour connaître le prix du pigeon qui, le premier à l’international, a franchi le Massif Central. «Les Chinois organisent des courses avec des enjeux, mais ils sont également très collectionneurs. Je connais un Chinois qui, chaque année, organise des portes ouvertes pour montrer sa collection de pigeons avec laquelle il ne joue pas», explique Roger Pierre.

Le beurre, l’argent du beurre et le sourire du colombophile

Niklaas Gyselbrecht dirige Pigeon Paradise (Pipa). Au départ, il s’agissait d’un site à destination des colombophiles. Lors de la crise de la grippe aviaire, il se démarque grâce à des informations précises et publiées rapidement. Des milliers de colombophiles commencent à le suivre, mais la formule ne lui rapporte rien.


C’est alors qu’il se mis en tête de vendre des pigeons en ligne, ce que personne ne faisait à l’époque. Il teste le modèle avec les pigeons de son père dont il tirait le portrait avant de les mettre sur son site internet. Et ça marche! Plus de dix ans plus tard, Niklaas Gyselbrecht vend entre 6.000 et 8.000 pigeons par an. Les principaux clients de sa société sont chinois et ils achètent des pigeons à tours d’ailes, soit pour jouer, soit pour les collectionner.


L’affaire est rentable. Entre 2010 et 2014, les dix plus grandes ventes de colonies (l’ensemble des pigeons d’un colombophile) en ligne ont été organisées par Pipa. Au total, les dix ventes organisées par Pipa ont dégagé un chiffre d’affaires de 14,9 millions d’euros.Le pigeon le plus cher vendu en vente publique s’appelle Bolt. Et il vaut 310.000 euros! Et récemment, Pipa a vendu un pigeonneau d’un mois à 31.500 euros.


Aujourd’hui, Pipa emploie 80 personnes dans le monde et a réalisé un chiffre d’affaires de 12,5 millions d’euros pour l’année 2014-2015. Le bénéfice de la société s’est élevé à 463.000 euros.

Les orages

Pris dans les orages

© Sijmen Hendriks | Hollandse Hoogte

La course de Barcelone, donc, c’est beaucoup pour l’honneur et un peu pour l’argent du beurre aussi. Ou l’inverse, c’est selon. Et une compétition de cette ampleur, cela se prépare. De pied ferme. Et d’aile soyeuse. La première fois que nous avons rencontré Roger Pierre, nous aurions dû l’accompagner à Beaumont pour assister à un lâcher d’entraînement, histoire de dégourdir les ailes des pigeons. Mais la brume aura, ce jour-là, eu raison de l’exercice. La météo, nous le verrons, joue un rôle essentiel dans les concours.

Le samedi d’avant, lors d’une course partie de Toury, à 345 kilomètres de Pécrot, Roger Pierre a perdu six pigeons sur les trente lâchés. Un carnage en plein ciel, des orages à Paris. Plus récemment, Roger Pierre a perdu deux graines de champions à l’entraînement, chacun valant 15.000 euros pièce. Intempéries ou éperviers gourmands, les cieux belges ne sont pas de tout repos pour les pigeons.

Une passion qui peut rapporter gros

A la veille du grand départ pour Barcelone, Roger Pierre est impatient de retrouver ses pigeons.

La poisse un peu aussi, qui, ces derniers temps, semble coller aux basques de Roger Pierre. Comme en 2014, déjà, l’année qui aurait dû le voir consacré champion de Belgique, soit le colombophile le plus primé de la saison. Chaque classement, dans chaque course, aboutit sur un coefficient total, plus celui-ci est élevé, plus le colombophile a de chances de l’emporter. Haut la main, aile dressée. Mais un tricheur a pris la coupe au nez et à la barbe de Roger Pierre, au plumage et duvet de sa colonie, nom d’un pigeon!

Le concurrent peu scrupuleux a participé à deux courses durant lesquelles il avait été suspendu. Peu de gens étaient au courant de cette suspension, la Fédération royale ne l’avait pas crié sur les toits, mais, chez les colombophiles, comme dans toute communauté fermée, tout se sait. Ou finit par se dire. Et les soirs d’enlogement, à l’heure de voir les pigeons partir pour la destination d’une course, après quelques petits blancs bien frappés, les langues se délient. «Cette année-là, je savais que j’avais un bon coefficient et je m’étais dit que si je finissais deuxième derrière lui, je portais plainte», raconte Roger Pierre.

Son concurrent avait été suspendu deux mois pour avoir vendu un pigeon avec un faux pedigree. Trois mois après le dépôt de sa plainte, n’ayant pas de nouvelle de la Fédération des colombophiles, Roger Pierre a porté l’affaire devant les tribunaux où, selon son estimation du manque à gagner, il réclame 50.000 euros.

Cette même année 2014, il a vu deux de ses pigeons, Ashley et Shaïna, qualifiés pour les Olympiades de colombophilie. Des acheteurs sont venus le trouver et lui ont proposé 50.000 euros pour Ashley et 40.000 euros pour Shaïna. Il ne les a pas vendus. Aujourd’hui, ces deux pigeons font office de reproducteurs, de la race des champions, qui volent et virevoltent pour la gloire et l’honneur. Tant pis pour l’argent du beurre.

Un laboratoire sud-africain pour détecter les cas de dopage

Un vétérinaire qui ne soigne que des pigeons; si, si ça existe! Il s’appelle Nicolas Schoonheere et exerce à Bierwart, à un coup d’ailes de Namur. Tombé dans le pigeonnier quand il était gamin, le vétérinaire s’est fait un nom dans le milieu. Aujourd’hui, il est un des quatre membres de la commission scientifique qui conseille la Fédération royale des colombophiles en matière de dopage. Oui, oui, vous lisez bien, il y a des cas de dopage également chez les pigeons!


Quand il est question du bien-être des animaux, le dopage relève de la compétence de Carlo Di Antonio, le ministre wallon de l’Environnement, en charge du bien-être animal. Par contre, en matière de compétition, le dopage est du ressort de la Fédération. Si les contrôles sont encore peu nombreux, ils devraient redoubler dans les années à venir. Récemment, la commission a mis sur pied une «liste rouge» comportant neuf familles de molécules interdites. Aussi étonnant que cela puisse paraître, en cas de contrôle, la fiente des pigeons suspects est envoyée dans un laboratoire sud-africain. Pourquoi si loin? «C’est un laboratoire dédié à la lutte contre le dopage et peu de laboratoires s’intéressent à la colombophilie», explique le vétérinaire.


Les résultats du contrôle sont ensuite envoyés à la commission qui devra prendre position. Tout cela de façon anonyme. La colombophilie est un petit milieu, tout le monde se connaît. Pas question de jeu d’influence. En cas de dopage avéré, les sanctions (amendes ou suspensions) tomberont. Dorénavant, les premiers arrivés de chaque concours national seront contrôlés, qu’on se le dise ! Mais des contrôles inopinés peuvent également avoir lieu. Un pigeon averti…


 

Même si chez les Pierre, on joue de père en fils, la colombophilie n’est pas héréditaire. Roger Pierre a plongé dedans par le biais d’un ami, à 16 ans. Et y a consacré du temps avant une longue trêve consacrée au football. Puis, en 2006, ayant raccroché ses crampons au vestiaire, Roger Pierre a replongé à partir de huit oiseaux venus d’une autre colonie. Avec patience, comme un nouveau départ. De la patience, il en faut cela, Roger Pierre le sait, comme personne.

Il lui aura fallu près de trois ans avant de commencer à récolter les fruits de son labeur, depuis le toit de son pigeonnier, à guetter l’horizon de la ligne de vol de ses oiseaux. La colombophilie, c’est aussi une science exacte, même pour les amateurs. Et Roger Pierre, qui consacre six heures par jour à sa passion, en sait quelque chose.

Pourquoi les pigeons reviennent? C’est la question qui tue. Et qui reste sans réponse. Mais il y a des trucs tout de même. Les femelles sont très attachées aux pigeonneaux de zéro à trois jours, et les mâles aux petits de trois à dix jours. Quand les champions partent pour des courses, il «suffit» qu’ils aient des petits dans leur nid. Mais pour qu’ils aient l’âge requis, il faut savoir calculer et ne pas se tromper au moment de l’accouplement.

Reproduction

«Pour qu’une femelle ait un petit de trois jours au moment de l’enlogement pour Barcelone, j’ai mis un couple en ménage 31 jours avant. Par contre, pour les mâles, j’aurais dû composer les ménages 43 jours avant, mais comme il y avait une course d’entraînement, je n’ai pu le faire que 41 jours avant», explique Roger Pierre, tout à sa tâche. Mais, pour que tout coïncide, il y a un truc: on peut faire des repasses d’œufs, changer les œufs les uns des autres pour que les naissances tombent juste. Ouf! Et pour les scènes d’amour torrides et spontanées, on repassera.

«Les pattes sont chaudes»

RamilliesSociété d'enlogement de RamilliesAvant une course, le colombophile amène ses pigeons à sa société d’enlogement. Pour Roger Pierre, c’est à Ramillies que cela se passe, en face de l’ancienne gare transformée en supérette. Dans l’arrière-salle d’un café, les paniers en plastique s’entassent les uns sur les autres. Les doux roucoulements ne laissent planer aucun doute.

Des hommes vêtus d’un tablier gris s’activent selon une musique bien réglée. L’enlogement, c’est le marquage des pigeons et la mise en panier, généralement par seize, avant le départ, en camion, vers le lieu du lâcher. Des contrôleurs ajoutent une bague numérotée au pigeon et appliquent un tampon sur l’aile du pigeon. Ce sont ces différents marquages qui permettront au colombophile de constater l’heure d’arrivée de son champion et de la communiquer à sa société d’enlogement.

J-1: le rituel de l'enlogement

Enregistrer et baguer les pigeons, dernière étape avant le départ pour Barcelone.

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«Je suis confiant, les pattes de mes pigeons sont chaudes», explique Roger Pierre. Ah oui, évidemment. Comment sait-on si le pigeon est bien? «On doit l’avoir bien en mains, sa morphologie doit être belle, il doit être soyeux, le corps fermé, l’aile bien faite et présenter une bonne richesse de l’œil». On vous le disait, une science exacte. L’enlogement auquel nous avons assisté était pour la course de Montluçon, le dernier entraînement avant Barcelone. Et, pour la cause, Roger Pierre a tiré un joker de son chapeau: les cow-boys!

Pour Barcelone, le colombophile compte aligner cinq femelles, parmi ses meilleures. Cinq championnes donc, mais aussi 5 cow-boys! Des pigeons qui, au cours de leur carrière, n’ont eu qu’une flamboyance, un coup d’ailes de génie. Un seul! Et le fils de Roger Pierre, plus joueur que le père, a décidé de leur donner une seconde chance. «Si un de ces pingouins venait à faire un résultat, cela changerait tout!», glisse Roger Pierre, malicieux, entre deux verres de blanc.

«Alors Roger, confiant?»

A la veille du grand départ pour Barcelone, Roger Pierre se rêve en champion du monde.
Ligne de départ

Ligne de départ

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D’enlogements en entraînements, la pression est montée au fil des semaines. Jusqu’au mardi matin précédant le grand départ où l’on a retrouvé Guy Libotte, le chef des convoyeurs, en train d’assister au chargement de tous les pigeons sur le site d’un transporteur, à Wolvertem. Sur place, la suspicion est de mise. Pas question pour notre photographe d’agir à sa guise. Les contrôleurs chargés du marquage des pigeons ont trop peur qu’une information ne filtre, la crainte de la triche n’est jamais loin.

Mais Guy Libotte veille. Dans un hangar, douze équipes de cinq personnes veillent au grain, préparent les paniers et enlogent les champions qui, quelques jours plus tard, s’envoleront. Vers la victoire. Ou tomberont. Dans les tréfonds du classement.

Le chargement se fait à Wolvertem, dans le Brabant flamand.

Guy Libotte, président de la société de colombophilie de Ramillies, va dormir trois nuits dans un des camions. Il doit veiller au bon déroulement du trajet vers Barcelone.

Six camions pleins à craquer, 1.130 paniers, 17.732 pigeons prêts à en découdre. C’est la 49e fois que Guy Libotte prend la route, pour veiller sur les champions ailés, les nourrir et les abreuver au fil de trois étapes qui mèneront le convoi jusqu’à Barcelone, point d’arrivée des camions, ligne de départ des pigeons. Les camions sont garés en deux rangées de trois, à un battement d’ailes du club de voile de Barcelone.

Guy Libotte et les autres convoyeurs qui tous ont dormi à l’arrière des camions pour veiller sur les volatiles. La météo, cette année, a fait des siennes. Le lâcher, initialement prévu le vendredi matin, a été reporté d’un jour. Après avoir pris des contacts avec les organisateurs belges du concours et des délégués français et allemands, les convoyeurs ont attendu une amélioration.

80.000 euros pour le vainqueur belge

L’affaire sera débattue dans les arrière-salles des sociétés d’enlogements, à tous les coups. Les pigeons ont été lâchés, mais en fonction des routes empruntées, les conditions ont dû être dantesques. Le vainqueur de l’édition 2016 est un pigeon allemand, il a volé à une vitesse dépassant les 1.250 mètres par minute (moyenne d’environ 75 kilomètres/heure). À peine atterri, il a été acheté par un collectionneur japonais.

Le vainqueur britannique lui a enregistré une vitesse moyenne de 494 mètres par minute, soit plus de deux fois moins vite que le premier Allemand. Enfin, le premier pigeon belge revenu de Barcelone appartient à deux frères, Gilbert et Julien Pronckaert, de Schepdaal. Leur pigeon s’est classé en deuxième position sur les 17.732 volatiles engagés.

Les frères Pronckaert ont reçu une offre de 80.000 euros de la part de Pigeon Paradise (Pipa), le principal intermédiaire de vente des pigeons en ligne. Les deux frères ont refusé l’offre, préférant continuer à faire jouer leur pigeon et surtout, le garder pour des accouplements, de quoi développer une lignée de champions.

Roger Pierre et ses cow-boys auront eu moins de chance. Quatre de ses cinq femelles sont rentrées, tard. Et celle qui n’est pas revenue était une championne. Et deux «cow-boys» sur cinq ont mis quatre jours pour l’un et cinq pour l’autre pour revenir vers la colonie. Une hécatombe. «Cela aura été une saison catastrophique à tout point de vue. Il va me falloir deux ou trois ans avant de reconstituer une bonne équipe pour aller à Barcelone», nous a-t-il expliqué, dépité. «Ce concours était une catastrophe. Cela fait vingt ans qu’on n’a plus connu cela». Mais Roger Pierre l’assure, il s’en remettra. Il remettra l’ouvrage sur le métier.