Réfugiés, bienvenue en Belgique, le Royaume de la débrouille

Par Anaïs Sorée, Benoit Mathieu et Frédéric Rohart

Photos: Pauline Beugnies - Développement: Raphael Cockx - Edition: Nicolas Becquet

Durant plusieurs mois, L’Echo s'est penché sur le parcours de réfugiés en Belgique. L’un en Flandre, l’autre à Bruxelles et une famille en Wallonie. Trois Régions, trois chemins différents. Après les avoir suivis dans leur quotidien, voici venu le temps du bilan. Intégration administrative, économique et sociale, voici le sort que le Royaume réserve aux réfugiés.

Trois familles, trois parcours

Hanadi, Hussam et leurs deux adolescents ont fui la région d’Alep. Ils ont quitté la Syrie en septembre 2015, laissant derrière eux une partie de leur famille, leur maison réquisitionnée par un groupe jihadiste, et tous leurs biens, vendus pour payer le voyage.

Sur la route de l’exode, ils ont choisi de poser leurs valises en Belgique pour sortir de l’essaim qui se concentrait sur l’Allemagne. Ils ont demandé à être installés en Wallonie pour apprendre le français, qu’ils voient comme une langue internationale utile pour l’avenir de leurs deux enfants.

Fadi Dalati est né à Homs d’un père syrien et d’une mère libanaise. Il a étudié la médecine au Liban. En octobre 2013, il obtient une bourse pour poursuivre sa spécialisation en urologie à l’Université libre de Bruxelles (ULB). Deux ans plus tard, sa formation achevée, Fadi se retrouve coincé en Belgique.

Il ne peut plus retourner au Liban. Le pays n’accepte plus les Syriens. Il ne peut pas non plus retourner en Syrie où la guerre a éclaté. Seule option possible: demander l’asile en Belgique. Il obtiendra assez rapidement son statut de réfugié mais peine à faire reconnaître son diplôme.

Mohamed Jouni est né à Lattaquié, le principal port de Syrie. C’est en 2009 que débutent ses premiers soucis avec le régime al-Assad. Un petit film auquel il a participé est censuré. Il s’attire les foudres du pouvoir. La situation s’envenime en 2011, lorsque débute la révolution syrienne. Mohamed figure parmi les manifestants; il est alors menacé et battu.

En 2012, ses amis et lui sont dénoncés aux autorités par une taupe. Mohamed échappe de justesse à la police en se défenestrant. Il chute dans un ravin et se blesse sérieusement. Après des mois passés entre la Turquie et la Syrie, la Belgique lui accorde le statut de réfugié. En mai 2015, il s’installe à Anvers.

«Ici, tous les CPAS fonctionnent différemment!»

Obtenir son statut de réfugié n'est qu'un premier pas sur une route où les déboires administratifs sont légion. Entretiens à répétition, lourds dossiers à remplir, complexité des procédures et entre chaque décision, de longues semaines d'attente, improductives et souvent démoralisantes. Témoignages sur le processus d'intégration administrative.

Hanadi

Le quotidien de la famille Bazara: formalités administratives, cours de langue, recherche d'un logement, rencontre avec des associations...

«Ici, tous les CPAS fonctionnent différemment!»

S’il n’avait fallu compter que sur l’administration, ils auraient attendu six mois avant d’être inscrits à leur premier cours de français - six heures par semaine. Sans Myriam et sans l’aide ponctuelle d’un interprète amateur, ils auraient dû se débrouiller avec leur assistante sociale pleine de bonne volonté mais bloquée de l’autre côté de la barrière de la langue. «Je dois vous dire une chose importante, lance soudain Hussam: ici, tous les CPAS fonctionnent différemment!»

Comment comprendre qu’une famille de réfugiés de Mons reçoit un billet SNCB chaque mois et pas eux, qui vivent à Montigny-le-Tilleul? Pouvoir s’aérer quand on a 5,4 euros par jour par personne pour vivre, ça change la vie! Mais les Bazara ont beaucoup de chance: grâce à une ASBL d’aide sociale, ils déménagent dans la commune coquette de Montigny-le-Tilleul. Ici, l’assistante sociale fait appel à un interprète – «En une seule séance, on a pu régler l’essentiel de l’installation!» sourit Hussam.

Pour découvrir l'histoire d'Hanadi et de sa famille, installées à Montigny-le-Tilleul, cliquez ici.

Fadi Dalati

«Cette phrase: 'vous êtes Syrien, désolé, cela n’ira pas pour vous'; je ne peux plus l’entendre»

«Tout est toujours compliqué en Belgique». Voilà un trait typiquement belge que Fadi a vite intégré. Equivalence de diplôme, mariage,... Chacune de ses démarches administratives s’est avéré être un parcours du combattant. Il donne un exemple simple à première vue: sa demande de permis de conduire. «J’ai passé mon permis au Liban. Et normalement, le permis libanais peut être changeable avec un permis belge. Ce qui n’est pas le cas du permis syrien. Le problème c’est que l’administration communale est restée bloquée sur ma nationalité syrienne. J’ai passé 3 semaines à expliquer à la commune que certes j’étais Syrien mais que j’ai passé mon permis au Liban».

«Les démarches administratives ne sont vraiment pas évidentes en Belgique. Au Liban, il y a toujours quelqu’un qui connaît quelqu’un qui peut vous aider. En Belgique, les gens veulent bien vous aider mais personne ne s’y retrouve dans les règles administratives tellement tout est compliqué», fait-il remarquer.

Fadi parle français. Imaginez si ce n’était pas le cas… «C’est clair que le français m’aide beaucoup dans mes démarches administratives. Mais cette phrase: «vous êtes Syrien, désolé, ça ne marche pas pour vous», je ne peux plus l’entendre. Je n’ai pas choisi ma nationalité».

L'histoire de Fadi Dalati, chirurgien urologue, est disponible en cliquant ici.

Mohamed Jouni

«Trouver un logement a été un parcours du combattant»

Débarquer dans un pays dont on ne connaît pas la langue, ce n’est pas évident. D’autant plus quand son anglais est plutôt lacunaire, à la limite de l’inexistant. Sans aide, bon amusement. Heureusement, Mohamed a pu compter sur de précieux coups de main. D’une employée communale anversoise, qui l’a aidé à s’inscrire à la commune et au CPAS – elle a été touchée par son histoire. De son assistance sociale, qui le suit de près. De son ami d’enfance, qui a lui aussi atterri en Belgique, et parle le flamand.

C’est en partie grâce à lui que Mohamed a pu trouver un toit à Anvers. «Un parcours du combattant, reconnaît Mohamed. Et je pense que ce serait encore plus difficile maintenant.» Une étape importante, aussi. Parce que le centre d’accueil pour demandeurs d’asile qui l’hébergeait allait le mettre à la porte, lui qui avait dégotté son statut de réfugié. Parce que disposer d’un domicile permet de s’affilier à une mutuelle. Loin d’être un détail pour Mohamed qui traînait depuis trois ans deux hanches complètement amochées – et qui a pu être opéré en juillet et août 2015.

Découvrez le parcours de Mouhamed Jouni, installé à Anvers, cliquez ici.

«Si je pouvais exercer en tant que médecin, je paierais davantage d’impôts»

Un chirurgien urologue diplômé mais à la peine pour obtenir une équivalence, toute une famille qui doit reprendre le chemin de l'école pour apprendre le français et un passionné de mécanique qui, gravement blessé lors de sa fuite de Syrie, n'est plus apte au travail physique. Autant d'obstacles pour une intégration économique pourtant ardemment souhaitée.

Hanadi

«Les entreprises sont trop taxées chez vous!»

Caterpillar? Non, jamais entendu parler. Depuis le mois de juillet, Hanadi et Hussam habitent à un quart d’heure de Gosselies, mais comment une famille de réfugiés qui ne parle qu’arabe pourrait-elle savoir qu’un séisme industriel vient de frapper la région si personne ne le lui dit?

Cinq jours après l’annonce du drame social, Hussam accuse le coup. Et s’emballe. «Les entreprises sont trop taxées chez vous! Est-ce que l’économie de ce pays n’est pas en train de régresser? Comment pouvez-vous laisser vos enfants désœuvrés? Pourquoi l’Etat n’aide-t-il pas les entreprises?» Que la Wallonie n’était pas une terre de plein emploi, il le savait en arrivant: Radio réfugiés murmurait que la Flandre offrait de meilleures perspectives. Mais les Bazara ont voulu apprendre “une langue internationale”.

Depuis qu’ils ont le statut de réfugiés, ils sont inscrits au Forem comme demandeurs d’emploi. Mais la priorité, c’est d’apprendre cette nouvelle langue. Et pour ça, heureusement qu’ils ont reçu l’aide providentielle de Myriam, une particulière qui tente de les mettre en selle.

Comment se passe l'installation de la famille d'Hanadi à Montigny-le-Tilleul? Découvrez-le ici.

Fadi Dalati

«Si je pouvais exercer en tant que médecin, je paierais davantage d’impôts»

Depuis un peu moins d’un an, Fadi travaille dans un hôpital de la capitale en tant que collaborateur scientifique. «Je gagne à peu près 1.600 euros nets par mois. Mais j’ai fait des études de médecine spécialisée. Je suis chirurgien urologue. Je pourrais donc au moins gagner le double». Bien qu’il ait réalisé une partie de sa formation en Belgique, Fadi n’a toujours pas obtenu son équivalence des diplômes pour sa spécialisation de chirurgien urologue.

«La Flandre reconnaît mon diplôme de médecin généraliste mais pour le reste, je n’ai pas de réponse claire. Je n’ai toujours pas reçu mon numéro Inami. Je ne comprends pas pourquoi ça prend autant de temps. Si je pouvais exercer en tant que médecin, je paierais davantage d’impôts. Je contribuerai donc davantage à la société belge. Je n’ai d’ailleurs jamais bénéficié d’une aide sociale», souligne-t-il.

Pour combien de temps encore? En décembre, son contrat arrive à son terme. «L’hôpital veut bien m’engager en tant que médecin si j’obtiens un numéro Inami mais ils n’ont plus besoin d’un collaborateur scientifique. Cela veut donc dire que si l’administration tarde encore, je vais tomber au chômage».

Fadi Dalati souhaite faire le métier pour lequel il a été formé. Un parcours du combattant.

Mohamed Jouni

«Je n’ai quasiment plus d’argent le dix de chaque mois»

Quand on est réfugié et allocataire social, l’argent, c’est aussi le nerf de la guerre. Il y a, parfois, les dettes du passé, creusées pour arriver à joindre l’Europe. Mohamed a dû débourser plus de 3.000 dollars pour assurer sa place à bord du bateau de pêche qui l’a amené jusqu’en Sicile – un prêt qu’a bien voulu lui accorder sa famille, restée en Syrie.

Et puis, il y a la vie sur place. Joindre les deux bouts n’est pas évident. Sur les 867 euros qu’il touche du CPAS, il ne lui en reste même plus 300 quand il a payé loyer et charges. «Je n’ai quasiment plus d’argent le dix de chaque mois», explique Mohamed. Impossible de se payer internet pour son studio anversois.

Chocolat, lait, céréales ou huile: heureusement que les jeudis, il reçoit quelques vivres en provenance du CPAS. Et puis, parfois, un petit don du ciel vient améliorer son quotidien. Comme quand un de ses amis lui offre, pour ses 22 ans, un nouveau canapé. Qui, du coup, dénote un brin dans son appartement, royaume de la récup’.

Pour découvrir le quotidien de Mohamed Jouni, cliquez ici.

«J’ai 33 ans. Bien sûr que nous envisageons de fonder une famille. On doit pouvoir commencer notre vie»

Un mariage, plusieurs déménagements, des rencontres, de l'entraide, de la solitude aussi, la barrière de la langue, pas de moyen de transport, des traditions culturelles et des questionnements... Le chemin de l'intégration sociale est semé d'embûches.

Fadi Dalati

«Quand j’étais petit, je lisais les albums de Tintin en arabe. Aujourd’hui, je les lis en français».

Dans le hall d’entrée de son appartement, situé non loin de la Place Sainte-Catherine à Bruxelles, un poster de Tintin est accroché au mur. Le célèbre reporter tient une pancarte sur laquelle est inscrit «Vive la paix». Tout un symbole. «Quand j’étais petit, je lisais les albums de Tintin traduits en arabe. Aujourd’hui, je les lis en version originale», raconte Fadi.

Avant, il habitait dans un kot d’étudiant. Mais il y a peu, il a décidé de louer un appartement plus grand de deux chambres. Il était plein d’espoir. Il pensait que Dona, son épouse allait pouvoir le rejoindre pour toujours à Bruxelles et qu’ils pourraient enfin vivre ensemble. «J’ai 33 ans. Bien sûr que nous envisageons de fonder une famille. On doit pouvoir commencer notre vie».

Mais l’Office des étrangers n’a pas encore valider la procédure de regroupement familial qu’il a engagée alors que la commune a, elle, accepté de célébrer officiellement leur mariage. C’était le 24 juin 2016, à l’Hôtel de Ville, sur la Grand Place de Bruxelles.

Un mariage, un nouveau logement, la suite de l'histoire de Fadi Dalati est disponible ici.

Hanadi

«J’aimerais porter le voile quand il fera plus chaud cet été, qu’est-ce que vous en pensez?»

Les Bazara ne se considèrent pas comme de grands pratiquants. Mais si Hanadi ne quitte jamais son bonnet gris, c’est qu’elle ne conçoit pas de découvrir ses cheveux en public. Sur la photo de sa carte d’infirmière du croissant rouge syrien, elle porte le hijab traditionnel, mais ici, elle hésite encore sur l’attitude à adopter – «J’aimerais porter le voile quand il fera plus chaud cet été, qu’est-ce que vous en pensez?».

Dans ce quartier de la banlieue carolo, la famille ne se sent pas bienvenue et Hanadi marche sur des œufs. Myriam, qui vient leur apprendre des rudiments de français, prend la mouche quand elle comprend que l’idée que leur fille puisse aller dans une piscine mixte est un problème pour les Bazara. Elle voulait inviter leurs ados dans la sienne, «mais c’est filles et garçons ou rien!», tranche-t-elle, inflexible. Le couple encaisse. Et à l’école, insiste Myriam, comment allez-vous faire?

La petite devra aller à la piscine, c’est obligatoire... Hanadi est décontenancée. «Alors avec un pantalon long, oui, peut-être… Jusqu’à mi-mollet, ça irait?» Pour l’heure, de toute façon, la question ne s’est pas encore posée.

Poursuivez l'histoire d'Hanadi et de sa famille', en cliquant ici.

Mohamed Jouni

«Je crains que mes longs cheveux et ma barbe ne prêtent à confusion.»

Par les temps qui courent, avoir l’air étranger, porter une barbe et sonner aux portiques de sécurité, cela n’a pas vraiment bonne presse. Mohamed en a fait l’expérience fin juillet, à l’entrée du Sfinks festival, qui plante chaque année ses scènes gratuites et chapiteaux à quelques encablures d’Anvers. Etre syrien, ne pas maîtriser le flamand et se balader avec des prothèses à la place des hanches, tout est en place pour le quiproquo.

À l’entrée du festival, Mohamed fait tiquer le détecteur de métaux. Alors, avec un néerlandais plus qu’hésitant, allez expliquer à l’agent de sécurité que si vous sonnez, c’est dû à vos prothèses flambant neuves. Sur le coup, Mohamed reconnaît qu’il n’a pas été finaud. Parce qu’il se balade en permanence avec une petite carte fournie par l’hôpital, qui résume le tout grâce à un petit schéma ne laissant pas de place au doute. Il a juste fallu qu’il s’en rappelle.

Résultat, un bon quart d’heure de perdu, une petite dose de frayeur et une flopée de regards suspicieux, si pas apeurés. «Impossible de le nier: je ressemble à un étranger. Et je crains que mes longs cheveux et ma barbe ne prêtent à confusion, que l’on m’assimile à ce que je ne suis pas. Des Belges qui portent la barbe, il y en a pourtant un paquet, et cela ne pose pas de problème. C’est frustrant.»

Pour suivre les progrès Mohamed Jouni en néerlandais, c'est ici.

Alors, cette Belgique, un royaume de la débrouille pour les exilés ? Avoir suivi pendant plusieurs mois un réfugié dans les trois régions du pays n'autorise pas à se lancer dans des conclusions générales sur l'accueil qui est réservé aux nouveaux arrivants en Belgique. La famille de Hanadi et Hussam, qui a eu la chance d'être épaulée par des bénévoles, n'est pas représentative des milliers de Syriens, Irakiens et Afghans qui tournent en rond dans des camps d'accueil wallons. Tous les réfugiés d'Anvers n'ont pas comme Mohamed la chance de pouvoir compter sur un ami néerlandophone pour avancer dans leurs démarches. Et Fadi, le chirurgien-urologue, est très loin d'être représentatif des réfugiés de Bruxelles, qui sont dans leur très grande majorité sous-qualifiés. Mais ce reportage nous a éclairé sur les difficultés auxquelles sont confrontrées ceux qui fuient la guerre.

Comment comprendre qu'un réfugié qui ne parle que l'arabe doive attendre près d'un an avant d'être inscrit à des cours de langue dignes de ce nom? Comment comprendre qu'il soit si difficile et si cher, quand on est hautement qualifié, de pouvoir exercer son métier en Belgique - et que la mission semble carrément impossible en Fédération Wallonie-Bruxelles?

Ce reportage souligne également un paradoxe: alors que le discours politique en Flandre est plus dur envers les réfugiés que du côté francophone, l'accueil y semble plus efficace. Notamment parce que l'inburgering est rôdé alors que Bruxelles et la Wallonie posent à peine à placer les bases d'un parcours d'intégration.

Des trois Régions, la Flandre est décidément celle qui a la meilleure réputation parmi les réfugiés, on ne s'étonne dès lors pas que le quart des réfugiés qu'elle accueille dispose d'un diplôme du supérieur, contre un cinquième en Wallonie, et un sixième à Bruxelles.