"Mon premier patient était un petit garçon de 11 ans"

Les secouristes racontent leur 22 mars. Pour L’Echo, l’hôpital militaire a ouvert ses portes.

Par Benoît Mathieu

Vidéo: Maxime Delrue et Nicolas Becquet - Photo: Karoly Effenberger - Développement: R. Cockx

Il y a un an, après avoir été «Charlie» ou «Paris», Bruxelles était à son tour frappée par la folie aveugle du terrorisme. Le 22 mars 2016, à 7h58, deux explosions se produisent dans le hall des départs de l’aéroport de Zaventem – suivie par une autre, à 9h11, qui ravage une rame de métro quittant la station Maelbeek. Bruxelles est en deuil, pleure 32 morts et plus de 300 blessés. Médecins, infirmiers, psychologues, civils ou militaires, nous avons pu rencontrer ceux qui ont géré la crise de Zaventem. Voici leurs témoignages. Pour L’Echo, l’hôpital militaire a ouvert ses portes.

Portraits des secouristes du 22 mars
Hôpital militaire Reine Astrid

"Il s'est passé quelque chose de grave"

A la base, le 22 mars 2016 était une journée comme une autre. Coincée entre un lundi et un mercredi. David Vanhoutte prend sa douche. Eric Mergny et Patrick Persoons sont derrière leur volant, sur le chemin du travail. Peggy De Leenheer papote avec une collègue. Bernard Bolly dépose ses filles à l’école. Aurore Van Rillaer s’est déjà mise au travail.

Banal, jusqu’à ce que le quotidien déraille. Tous se rappellent. Où étaient-ils, que faisaient-ils, quand ils ont appris la nouvelle – chacun à un moment différent? Et, pour certains, en plusieurs «morceaux». Eric Mergny, lui, reçoit tout d’un coup. Colonel Eric Mergny, responsable du service d’urgence de l’hôpital militaire Reine Astrid – une des plus importantes concentrations de béton du nord de Bruxelles, à Neder-over-Hembeek. La centrale 112 de Louvain l’appelle. Un attentat s’est produit à l’aéroport de Zaventem.

Explosions à Zaventem - 22 mars

A peine douché, le lieutenant-colonel David Vanhoutte, directeur médical de l’hôpital militaire, est interpellé par sa compagne. «Allume la télévision, il s’est passé quelque chose de grave.» Aussitôt, l’hôpital l’appelle. Patrick Persoons, infirmier en chef des soins intensifs du centre des grands brûlés, alerté par la radio qui ne parle encore que d’explosions, tente d’en savoir plus via sa femme, qui travaille à la police fédérale. Elle le rappelle; le mot est lâché. Il semble bien que ce soit un attentat.

Mode alerte

Attentats. Ils sont peu nombreux à avoir ce mot qui résonne en tête. Pour les autres, peu après 8 h, il n’est encore question que d’explosions, avec tout ce que le flou peut charrier comme incertitudes. «Tiens, tu as entendu, il s’est passé quelque chose à Zaventem?» A la sortie de l’école, une connaissance interpelle Bernard Bolly, officier de presse à la Défense.

«Il est 8 h 55 et mon téléphone sonne», se rappelle l’infirmière en chef du bloc opératoire. C’est précis. Peggy De Leenheer est comme ça, précise. Et logique: «Mon téléphone est juste à côté de mon ordinateur.» Les informations sont encore lacunaires. Explosion à Zaventem. Il faut s’attendre à ce que beaucoup de blessés débarquent.

Le brouillard se lèvera assez vite. «C’est sur internet que j’ai su qu’il s’agissait d’un attentat, détaille Peggy De Leenheer. Avec ces smartphones, cela va tellement vite !» De quoi confirmer les pires craintes. «D’ici, on a vue sur Zaventem, montre Aurore Van Rillaer. Pointant l’absence de fumée, une collègue militaire a averti: cela ne sent pas bon. S’il n’y a pas de fumée, c’est que l’explosion a eu lieu à l’intérieur.» Infligeant de plus sales blessures aux victimes.

Branle-bas de combat à l'hôpital

Reconstitution de l'installation du grand hall.

Inauguré en 1974, l’hôpital militaire est à la manœuvre en cas de catastrophe se produisant à Zaventem. C’est son service d’urgence qui est appelé à jouer le rôle de directeur médical – dites: «dirmed» – sur place. Cela fait partie de ses missions. Etre prêt, au cas où. Exercices à la clef. «Statistiquement, plus ou moins tous les dix ans, il se produit quelque chose dans un aéroport », glisse le docteur Mergny.

Sauf que, dans les plans, c’est plutôt une catastrophe aérienne qui est envisagée. Pas une attaque terroriste. «Une catastrophe comme celle-là, c’était inédit en Belgique», assure Eric Mergny.

Quoi qu’il en soit, ce matin-là, l’hôpital militaire valse en alerte. Premier réflexe: l’envoi sur place d’une équipe Smur – pour structure mobile d'urgence et de réanimation. Dans la foulée, le plan Mash – en français, cela donne: mise en alerte des services hospitaliers – est activé. L’objectif: se préparer à un potentiel afflux massif de blessés. «Snowball, résume le lieutenant-colonel Vanhoutte. Le plan d’activation est pyramidal.» Et suit les méandres de la chaîne de commandement.

Boule de neige

Logiquement, en tant que directeur médical de l’hôpital, il est l’un des premiers «activés». Son souvenir est formel: il est 8 h 02 ce matin-là. A 8 h 10, David Vanhoutte est au poste. «J’habite quasiment en face de l’hôpital. Un de mes premiers soucis est d’avertir la base aérienne de Coxyde, où sont stationnés les hélicoptères.» Deux gros porteurs viendront prêter main forte, un Sea King et un NH90.

David Vanhoutte, lieutenant-colonel et directeur médical de l'hôpital Reine AstridLieutenant-colonel Vanhoutte

Le lieutenant-colonel ne se contente pas de s’assurer que la «boule de neige» poursuive sur sa lancée. Il téléphone également – à ce moment-là, le réseau téléphonique n’a pas encore été mis KO debout – à quelques anciens de l’hôpital. «Instinctivement, je me dis que des gens qui connaissent la boutique pourront donner un coup de main bienvenu.» Et organise les grandes zones de soin au sein de l’hôpital.

Pour le grand hall du rez-de-chaussée, qui n’a jusqu’ici connu que des simulations, c’est une première. Le grand hall, c’est l’une des spécificités de l’hôpital militaire, avec le centre des grands brûlés. Situé juste après l’entrée principale, il porte redoutablement bien son nom. C’est un hall. Grand. Un grand hall de gare tout vide, magnifié par une flopée de néons, qu’on croirait sorti tout droit sorti d’un délire administratif mégalomaniaque. Mais non, nul délire. Equipé dans les années 80, il peut se transformer, en une grosse demi-heure, en immense structure d’accueil de 45 lits. De trappes situées dans le plafond sortent tous les raccordements nécessaires. Unique en Belgique.

Le hall catastrophe, à 360°

Faire de la place

Au bloc opératoire, c’est le branle-bas de combat. Première question: que faire des patients inscrits au programme de ce 22 mars – le bloc voit défiler entre 600 et 700 opérations par an? Rien de particulièrement urgent, l’agenda est «nettoyé». Les quatre salles se préparent.

Questionnement similaire, au 5e étage, qui abrite le centre des grands brûlés. Dit sans ménagement: il faut faire de la place. Deux patients sortent des soins intensifs (high care), cinq autres quittent les chambres du «medium care», pour être recasés dans un autre service.

Les préoccupations de Magali Huret sont autres. La psychologue pense déjà aux familles des victimes; il faut une salle pour les accueillir. Bernard Bolly, lui, ce sont les premiers journalistes qu’il doit «héberger». «Vers 9 h 30, on m’appelle. Bernard, il y a deux journalistes en bas, que fait-on?»

"La guerre est arrivée chez nous"

Tandis que l’hôpital se met en alerte, il y a une catastrophe à gérer, à Zaventem. De grande ampleur. «Apocalyptique», résumeront plus tard nombre de ceux qui sont intervenus sur place. En tant que «dirmed», le colonel Mergny doit foncer sur les lieux. Pas évident. A 8 h 10, il est derrière son volant, sur l’autoroute. «Je me rends compte que je ne vais jamais pouvoir rejoindre l’aéroport dans ma voiture.» Un rendez-vous est alors fixé avec un véhicule prioritaire. «J’abandonne ma voiture et saute dans un véhicule du Samu.»

Carte des attentats de Bruxelles - 22 mars

Il est 8 h 40 quand il arrive. «Un certain chaos règne; des gens vont dans tous les sens et fuient.» Impressionnant, reconnaît le colonel, qui en a pourtant déjà vu d’autres, lui qui a passé quelques mois dans un hôpital de première ligne en Afghanistan. «On est habitué à voir ce genre de choses, mais en zone de guerre. On va là-bas pour cela. Mais là, c’est la guerre qui est arrivée en Belgique. On est chez nous, dans un lieu symbolique, là où des familles prennent leur envol pour leurs vacances. Et tout est en ruines. Bien sûr, qu’on est touché.»

Le "triage" des victimes

N’empêche, le militaire entre vite en action. Pompiers, médecins, ambulances: les secours sont déjà sur place – les premières équipes sont arrivées vers 8 h 05. Mais il faut tout orchestrer. Etablir un poste médical avancé (PMA dans le jargon), vers lequel diriger les blessés, dont la majeure partie se trouvent encore dans le hall des départs de l’aéroport. Dans un PMA, on n’est pas là pour fignoler. On stabilise les blessés avant de les redistribuer vers d’autres hôpitaux.

L'installation du poste médical avancé

Pour installer son PMA, Eric Mergny jette son dévolu sur le garage d’une caserne de pompiers de l’aéroport. «L’idée, résume le colonel, c’est de commencer l’identification des victimes et de les évacuer vers l’hôpital le plus approprié, en fonction des blessures.» Dans le cadre du plan Mash, chaque hôpital a dû communiquer sa capacité d’accueil, afin de faciliter la répartition des blessés. Sauf que là, radio ou téléphonie, les réseaux sont rapidement arrivés à saturation. Communication pas évidente.

Heureusement, Eric Mergny est bien accompagné. Deux vétérans d’Afghanistan, comme lui, pour diriger le PMA et effectuer le pré-tri, à savoir indiquer dans quel ordre les blessés doivent être acheminés. Et, à ses côtés, un infirmier régulateur, qui connaît les spécificités de chaque hôpital sur le bout des doigts.

T1, T2 et T3?

T1? Etat grave, doit être évacué immédiatement.

T2? Etat sérieux, mais le pronostic vital n’est pas directement engagé.

T3? Ce sont les autres, les blessés les moins graves.

En tout, une centaine de personnes passeront par le poste avancé – environ 20% de T1 et 30% de T2, se souvient le docteur Mergny. C’est le charme de la médecine d’urgence; derrière ses codes se cachent des bilans de santé, parfois alarmants. On appelle cela le triage.

«L’objectif est de ne pas se laisser déborder par les T3. Les premiers blessés arrivés sont souvent venus par eux-mêmes, ce sont les plus valides. Il faut vous garder de les évacuer vers les hôpitaux les plus proches.»

Evacuation!

Ce genre de situations, le colonel connaît, pour avoir vécu les mêmes en Afghanistan. Comment réguler un afflux massif de blessés. Ce n’est malheureusement pas la seule similitude. «Des blessures par explosions, ce sont des blessures de guerre, qu’on n’a guère l’habitude de voir par ici.» Lésions polymorphes. Qui menacent souvent la vie durant les premières minutes. Une sinistre combinaison de fractures, ouvertes ou fermées, de brûlures, de plaies dues à la projection de fragments en tous sens (shrapnels) ou encore dommages causés par l’explosion aux organes creux (blast).

Comme si la situation n’était pas déjà assez délicate, voilà qu’après une petite heure de travail, la peur de nouvelles explosions vient tout chambouler. «La police s’est mise à soupçonner certains véhicules et à craindre de nouvelles explosions. Vers 9 h 30, on nous a demandé d’évacuer le plus rapidement possible.» Changement de scénario. De «stay and play», le docteur Mergny est contraint de basculer en mode «scoop and run». Il faut partir.

Quel hôpital est capable de faire face à un afflux massif? L’hôpital militaire, pardi, avec son grand hall. «Vers 11 h, tous les blessés ont quitté Zaventem.» Ce qui l’a le plus frappé? Le calme des victimes. «Pas de stress ou d’hystérie. Durant les exercices, on nous confronte toujours à des figurants. Dont le but est de perturber notre travail. D’exiger d’être soignés en premier.» Dans la «vraie vie», rien de tout cela.

Centre des brûlés

"Une petite plaie peut cacher de vilaines choses"

C’est donc le baptême du feu pour le grand hall de l’hôpital militaire. Qui n’a pas été déployé pour rien. «Les blessés sont arrivés à partir de 8 h 30, se souvient Aurore Van Rillaer, infirmière en charge de la one day clinic du centre des grands brûlés. Les tout premiers en taxis.» Avant que ne démarre la valse des ambulances.

David Vanhoutte, lieutenant-colonel et directeur médical de l'hôpital Reine Astrid«Je me souviens très bien du premier patient que nous avons eu ici, en medium care, poursuit Aurore Van Rillaer. Un petit garçon d’environ 11 ans. Il nous demandait sans cesse où était sa famille, mais nous ne savions que répondre. Il était réveillé, mais bien arrangé, avec des brûlures et des plaies de shrapnel. Il a fallu d’abord le rassurer: tu es entre de bonnes mains et on va se renseigner pour ta famille, d’accord? Après, il a été endormi pour ses soins, pour passer ensuite aux soins intensifs. Aujourd’hui, il va très bien.»

Plus tard dans la journée débarque un blessé, cherchant désespérément ses enfants. «C’était le père du petit garçon en question. Pour lui, c’était déjà un soulagement de savoir que son fils était ici. Puis sont arrivées de l’hôpital de Hal deux petites filles, dont les parents étaient décédés, nous avait-on dit. Sauf que le père était ici, et que la famille s’est retrouvée réunie. Presque un happy end.» Presque, parce que la vie reste cruelle et mal emmanchée. La mère ne sera pas des retrouvailles.

"A cause de l’explosion, il y avait beaucoup de corps étrangers à extraire"

Les blessés affluent en nombre – au total, ce jour-là, ils seront 93 à passer par ce grand hall, dont 19 seront directement redirigés vers le 5e étage, celui des grands brûlés (16 victimes de Zaventem et 3 de Maelbeek). «Et aucun décès», glisse l’infirmier Patrick Persoons.

C’est reparti pour un nouveau tri dans le grand hall – l’état de santé des blessés peut avoir évolué durant le transfert depuis Zaventem. Les T1 sont directement admis au 5e étage, ou prennent la direction du bloc opératoire. Les T2 et T3 restent dans le hall. Histoire de savoir ce qui l’attend, Peggy De Leenheer effectue des va-et-vient entre le hall et le bloc opératoire. Sans cesse. «De 9 h à 22 h 30, sans jamais m’asseoir. J’ai terminé la journée avec d’immenses cloches aux pieds – je n’avais jamais eu ça.»

Un grand tableau. C’est comme cela que l’infirmière en charge des quatre salles d’opération assurera la bonne communication au sein du service. Quel patient dans quelle salle. Et qui doit encore passer sur le billard. Un tableau qui orne à présent son bureau – elle le couve avec la fierté du travail accompli. En tout, ce mardi-là, 9 personnes défilent dans les salles d’opération, au sol beigeasse maculé d’un halo orange désinfectant. «A cause de l’explosion, il y avait beaucoup de corps étrangers à extraire. Dont certains à des endroits problématiques. Comme cette radio montrant une vis au niveau des poumons. Il faut être vigilant: une toute petite plaie peut cacher de vilaines choses.»

Hôpital bouclé

L’hôpital militaire est une fourmilière. «C’est l’un des souvenirs que je garderai de ce 22 mars, confie le docteur Vanhoutte. La collaboration instinctive de tous, la solidarité et l’efficacité de tous les intervenants, qu’il s’agisse des médecins, infirmiers, équipes de secours, pilotes d’hélicoptères ou techniciens de surface. Je n’ai rien dû dire, chacun savait ce qu’il avait à faire.»

Lui, contrairement à ce que son titre pourrait laisser croire, ne s’occupe guère des soins. Le directeur médical gère la cellule de crise interne de l’hôpital, installée dans une lugubre salle de réunion. Contact avec les autorités civiles. Approvisionnement en médicaments. Gestion des familles. Sans oublier la sécurisation du site. Oui, parce que la totalité du site a été bouclée, par crainte d’une action kamikaze. C’est la seconde fois de son histoire que l’hôpital est sécurisé de la sorte – la première renvoie au drame du Heysel, en 1985, et à la gestion des supporters.

Un chef d'orchestre nécessaire

Les places sont comptées et il ne s’agit pas d’envoyer les brûlés n’importe où. «En Belgique, on compte plus ou moins 78 lits pour les brûlés – dont 25 ici –, répartis en 6 centres. Cela, c’est la capacité de base», précise Jean-Pierre Arnould. Tout comme il existe un plan Mash, il existe un plan Babi, pour «Belgian association for burn injuries», organisant la gestion des grands brûlés en Belgique.

De son côté, Jean-Pierre Arnould fait partie de ces anciens qui sont venus prêter main-forte. Il revenait de la piscine et s’apprêtait à rejoindre son bureau; au lieu de cela, la vie l’a fait dévier vers Neder-over-Hembeek. Il faut dire qu’il connaît bien la boutique. L’administrateur délégué de la Fondation des brûlés est l’un des cofondateurs, en 1981, du centre des grands brûlés. Ce 22 mars de sinistre mémoire, il s’installe aux commandes du centre de régulation qui jouxte les urgences.

«Je prends en charge la régulation des patients brûlés.» En somme, il joue le rôle de tour de contrôle, gérant les demandes de transfert, qu’il s’agisse d’entrer ou de sortir.

«L’objectif est d’arriver à une répartition des victimes la plus homogène possible. Et d’éviter de saturer complètement un endroit : que se passerait-il alors si un autre problème se déclenchait?» Le tout s’inscrit dans un cadre de coopération internationale. «Aucun pays ne peut gérer tout, tout seul. Quand, à Bucarest, une discothèque a brûlé, nous avons eu des blessés ici, à Neder-over-Hembeek. Les collaborations sont fréquentes. Notamment avec la région de Lille, où il y a peu de lits disponibles.»

Sas d'urgence

Tout préparer à nouveau, au cas où

Un peu avant 16 h, tous les patients sont stabilisés dans le service d’Aurore Van Rillaer. «Nous avons eu l’occasion de faire un petit débriefing entre collègues.» Souffler un peu, et parler. Tenter de chasser cette crainte qui rôde depuis le matin. Et si une seconde vague de blessés débarquaient à l’hôpital? «Tout le monde y a pensé après l’annonce de l’explosion à Maelbeek.» Vers 16 h, le dernier patient a quitté le sas d’admission du centre des grands brûlés – agrandi en 2010, il peut accueillir jusqu’à 8 patients intubés et constitue, en quelque sorte, la porte d’entrée des soins intensifs. Cette nuit-là, l’hôpital héberge encore 23 blessés, dont quelques-uns en état de rentrer chez eux, mais résidant à l’étranger.

Si la pression diminue d’un cran, ce n’est pas pour autant que la journée est finie. Le grand patron de l’hôpital a été clair. Grand hall ou sas d’admission: tout doit être nettoyé de fond en comble et à nouveau préparé. L’hôpital militaire reste en stand-by. On ne sait jamais.

Quelques étages plus bas, au bloc opératoire, cela turbine encore sec. «Les opérations ont démarré vers 9 h 45, situe l’adjudant-chef De Leenheer. Et la dernière s’est achevée à 1 h 30.»

"Où sont nos proches?"

La psychologue Magali Huret joue, elle aussi, les prolongations. Toute la journée, une équipe d’une quinzaine de personnes a géré l’accueil des victimes non blessées, ainsi que des familles et proches. «Très vite, des familles sont arrivées avec des questions. Où sont nos proches? Disposez-vous de listes? Nous, nous n’avions rien; nous avons essayé de dresser nos listes. C’était cela, le plus difficile à gérer: les familles dans le doute et l’inconnu. Alors, l’imaginaire se met en route, et le pire prend toujours le pas.

Notre rôle, c’était essentiellement de l’écoute. Et éviter que certaines personnes ne se laissent déborder par leurs émotions, au risque de se couper de la réalité. Parce que là, ça risque de partir en cacahuète.»

A côté du professionnalisme dont chacun a fait preuve, c’est l’une des choses qui ont marqué le commandant Huret. Ce sentiment d’impuissance. «Même en tant que psychologue. Que peut-on dire aux proches et aux familles des victimes? Que ça va aller? Non, parce qu’il y a des risques que ça n’aille pas. Juste écouter et être là, afin de leur redonner le sentiment d’appartenance à la communauté des humains.»

Vers 1 h, l’hôpital demande aux proches encore présents de rentrer chez eux. Magali Huret fait de même. «Le 22 et le 23, quand je suis rentrée, je n’ai pas eu l’occasion de voir mes enfants. Quand j’ai enfin eu le temps, j’ai ressenti le besoin de les serrer très fort dans mes bras.»

Retrouver sa famille, c’était ce qu’attendait Aurore Van Rillaer. «Mon premier réflexe a été de voir mes trois enfants. Ils allaient bien. Quand on travaille dans un endroit pareil, il faut éviter de tout ramener avec soi à la maison; ce serait impossible, sinon. J’arrive assez bien à déconnecter. Même si, parfois, on ne peut s’empêcher d’effectuer des rapprochements. Quand on soigne un enfant du même âge que le sien, par exemple.»

"Pas des andouilles"

Comment en parler à un enfant? «Evidemment, ils en parlent à l’école. Et ils entendent les médias. Il ne faut pas prendre les enfants pour des andouilles! Je leur ai expliqué que j’avais soigné les blessés, en évacuant le plus possible la notion d’attentat, pour les épargner.»

Hôpital Reine Astrid

Les jours d'après

C’est bête à dire, mais après le 22 mars, vint le 23 mars. Suivi du 24 mars. «Et il faut suffisamment de personnel pour faire tourner les services», résume Patrick Persoons. Même si, la veille, tout le monde s’est dépensé sans compter. C’est vrai, certains services sont sortis de l’état d’urgence et retombent dans une certaine routine – avec tout de même pas mal de pain sur la planche. Qu’il s’agisse d’une brûlure domestique, d’une catastrophe ou d’un attentat, un patient est un patient.

Durant quelques jours, des blessés s’en vont et s’en reviennent, au gré de leur bilan médical. Certains partent se faire opérer ailleurs et reviennent ensuite soigner leurs brûlures. Au bloc opératoire, le mercredi 23, aucune intervention n’est planifiée. «Nous avons pris un jour pour tout remettre en place, explique l’adjudant-chef De Leenheer. Et organiser les semaines suivantes. Ici, il n’y a pas de shift dans les équipes; c’est tout le monde, tout le temps.» Et le planning est plutôt du genre chargé. Il suffit d’y jeter un œil pour s’en rendre compte: le bloc a tourné à plein régime durant 5 à 6 semaines.

Visite royale et fuite de gaz

L’air de rien, les quelques jours qui ont suivi ont été encore plus mouvementés que le 22 mars lui-même pour Bernard Bolly. «Monsieur Communication» est sur tous les fronts. Il y a la presse à gérer, venue en masse à partir du 23 mars, puisque c’est désormais là que tout, ou presque, se passe. De tous les pays. En tandem avec le parquet, il gère la communication. Que peut-on dire, ou pas? Peut-on déjà confirmer que, oui, l’hôpital Reine Astrid est également celui qui recueille les dépouilles de l’explosion à la station Maelbeek, et prête ses infrastructures aux équipes chargées de l’identification des corps? Se limiter aux faits établis avec certitude. Les témoignages de médecins, d’accord. Ceux des familles de victimes, non. Ni le lieu, ni l’heure.

Bernard Bolly, officier de presse de la DéfenseBernard Bolly, officier de presse de la Défense

Mercredi 23, voilà qu’une visite royale est annoncée, et ce alors que l’hôpital est encore bouclé et que toute la presse poireaute dehors. Il faudra faire entrer tout ce petit monde, puis le faire ressortir. Parce qu’il faut des images du Roi s’entretenant avec le personnel de l’hôpital.

La journée du 24 commence fort. Fuite de gaz médical au sous-sol. Le rez-de-chaussée et les deux premiers étages doivent être évacués. Cela veut dire non seulement la crèche du personnel, mais aussi toutes les familles des victimes. Parce que, depuis le 23, l’hôpital militaire a été bombardé point de ralliement pour tout qui cherche encore des proches.

Familles que l’on rassemble à l’extérieur. «A proximité de la presse, s’inquiète Bernard Bolly, qui ne peut se défaire de l’impression de les livrer en pâture. Les caméras, ça va, on les voit venir et on peut leur demander d’aller voir ailleurs. Mais certains journalistes, français notamment, se sont faufilés et ont essayé d’obtenir des témoignages.» Lui voit rouge. «Chacun son boulot», lui est-il répondu.

Hôpital militaire

"Si vous forcez quelqu'un à parler, vous risquez de le replonger dans son traumatisme"

Dès le 23 mars, une autre mission attend la psychologue Magali Huret. Personnel de l’hôpital, Croix-Rouge: ils sont suffisamment nombreux à s’occuper des proches des victimes. Le centre de santé mentale de la Défense se met en branle. Les familles ne sont sans doute pas les seules qu’il faut écouter. Secouristes, infirmiers, militaires en service à Zaventem ou Maelbeek, démineurs, maîtres chien ou volontaires : ils sont nombreux à avoir été mobilisés et à, peut-être, avoir mal digéré ce qu’ils ont vu. Sans oublier les stagiaires présents au centre des grands brûlés.

Très bien, mais – au risque d’un gros vilain cliché – un militaire, c’est vraiment du genre à confier ses états d’âme à une psychologue? «C’est vrai qu’il y a l’image du militaire fort, rigole le commandant Huret, dans sa chambre d’hôpital transformée en bureau. Ici, cela va encore: nous sommes dans un hôpital. Mais certains militaires ont ce réflexe: ‘Cela va aller, on en a vu d’autres, on est des fighters’. Sauf que quand on part en mission, on est préparé à voir ce genre de choses, on effectue une sorte de switch mental. Pas ici. Ce qui explique que certains se sont sentis plus vulnérables.»

Sans surprise, les plus touchés sont les membres des premières équipes d’intervention. «Ils sont arrivés en plein chaos, avec des gens qui hurlaient partout, des enfants, dans un lieu qu’ils connaissent assez bien. Apocalyptique, c’est ce qu’ils m’ont dit.» Tout en livrant peu de détails sur ce qu’ils ont réellement vu. Une forme de pudeur, de loyauté par rapport aux victimes. Doublée d’une façon de se protéger soi.

«Certains ont été confrontés à des choses tellement horribles qu’il n’existe pas de mots suffisamment puissants à coller dessus, estime Magali Huret. Ils se sont retrouvés à pratiquer de la médecine d’urgence où il faut trier les patients. C’est horrible de laisser quelqu’un crier sans pouvoir lui donner de sédatif. Certains ont expérimenté une grande impuissance – ce sont d’ailleurs ceux qui ont réussi à se sentir utiles qui se sont le plus rapidement remis.»

Surtout, ne pas gratter

C’est l’image qui lui reste, à elle, Magali Huret. Qu’elle n’a pas vue, mais s’est construite au fil de ses entretiens. «Les premiers secours sur place, qui entendaient les téléphones de victimes sonner dans le vide, et ne pouvaient rien faire. Je me suis représenté cela, dans cette atmosphère pesante.»

Faut-il gratter? Forcer les personnes à parler? «Jamais. On dit souvent: il faut en parler. Pas du tout: on peut en parler, si on en ressent le besoin. Mais si vous forcez quelqu’un, vous risquez de le replonger dans son traumatisme. Par contre, il existe une série de points d’attention. Si la personne ne dort pas bien, sursaute au moindre bruit, a des flash-backs, change de comportement ou se montre plus irritable, là, il faut sonner l’alarme. C’est le message que nous avons fait passer à tous: soyez attentifs à vous, mais aussi à vos collègues.»

Le 22 mars a-t-il généré un régiment de traumatisés à la Défense? «Il ne faut pas exagérer, rassure Magali Huret. On parle beaucoup de stress post-traumatique, mais cela ne concerne, en général, qu’une minorité de personnes, entre 5% et 15%. La majorité vont digérer cela au fil des semaines et retrouver le cours de leur vie.» Six mois après les attentats, un questionnaire a été distribué au sein de la Défense. «Au total, 5 ou 6 personnes s’écartaient du niveau moyen. On les a revues, évidemment. Au final, il n’y a eu qu’une seule personne pour qui les choses ont été plus compliquées. C’est relativement peu, vu le nombre de personnes impliquées.»

Même s’il a fallu du temps. De la patience, de la part de l’entourage aussi. «Certains ont pu devenir moins tolérants par rapport à leurs proches, quand ceux-ci se plaignaient de petites choses sans réelle importance. Un certain décalage a pu s’installer. Parce que les gens qui n’y étaient pas ne se rendent pas compte.» Ils ne peuvent pas.